Etranger

Lundi 1 février 2010 1 01 /02 /Fév /2010 04:57

 

photo New-York Times 

Plus qu’aucune autre œuvre de Verdi, Stiffelio est un opéra maudit. Mal-aimé de son compositeur qui voulut en faire disparaître jusqu’aux dernières copies, mal-aimé du public qui ne l’a jamais complètement accueilli, mal-aimé enfin des chanteurs tant ses extrêmes difficultés techniques le rendent périlleux pour un succès toujours incertain. Placido Domingo l’avait pourtant rapporté au Met il y a de cela dix-huit ans, et c’est dans cette production historique de Giancarlo Del Monaco qu’il revient, dans la fosse, cette fois, le rôle-titre étant repris par un de ses successeurs désignés, le ténor argentin José Cura.

 

Œuvre négligée, donc, mais non sans valeur. Un synopsis d’une surprenante modernité voit un pasteur protestant trompé par sa femme tiraillé entre la jalousie et l’exigence de pardon, entre la souffrance intime et l’exigence de faire bonne figure devant la foule des fidèles. Si le tournant musical opéré dans l’œuvre de Verdi un an plus tard par la Traviata n’est pas encore amorcé, si l’on entend encore, ça et là, quelques tics de composition du jeune compositeur – dans l’accompagnement orchestral des arie, dans la lourdeur des conclusions de scènes –, on voit ça et là poindre l’écriture du Verdi de la maturité comme dans le très bel air de Stiffelio au premier acte « Vidi dovunque gemere » où se manifeste déjà le génie dramatique du compositeur.

 

Photo Metropolitan Opera HouseDans le rôle du pasteur tourmenté, José Cura est une sorte de diamant brut : plein d’aspérité, rugueux, sauvage, il possède une présence électrique mais ne semble pas complètement en maîtriser l’éclat. Il en résulte un chant incandescent mais indiscipliné, une énergie brute pas toujours bien canalisée qui surprend autant qu’elle séduit. L’aigu, très haut en poitrine, en reste la principale faiblesse même s’il est puissant et juste : souvent attaqué trop brutalement, d’un éclat trop volcanique, il s’intègre mal à une ligne de chant par ailleurs bien phrasée. La variété de couleurs et de styles déployés par le ténor au fil d’un opéra qui sollicite toute la palette d’émotions et de nuances dont le chanteur est capable, de la rage jalouse au pardon magnanime, est en revanche son grand point fort.

 

A ses côtés, Sondra Radvanosky, enfant chérie du Met, souffrante, est remplacée au pied levé par une Giuliana di Giacomo sans doute moins subtile, mais très en voix. Les périlleux exploits exigés par la partition sont avalés avec une aisance surprenante et une musicalité impeccable, qui lui vaut une ovation méritée. Ovation également pour l’imposant Stankar du baryton polonais Andrzej Dobber, à la voix sombre et sonore et à la ligne de chant impeccablement maîtrisée, véritable antithèse du volcanisme indiscipliné de José Cura.


Photo New York Times
 

Plácido Domingo à la baguette trouve sans doute les limites de son immense talent musical. Certes, en verdien averti il sait accompagner les chanteurs, mettre en valeur les voix et soigner les équilibres orchestraux. Mais face à un compositeur encore fougueux, parfois un peu pompeux, Domingo alourdit la musique au lieu de l’adoucir. Et cette idée de chanter tous les chœurs en spiccati achève de dévaloriser des pages qui, de toute façon, ne sont pas ce que Verdi a écrit de mieux en matière d’ensemble.

 

Après Simone Boccanegra, on retrouve Giancarlo del Monaco dans une production de ses débuts au Met. Pas plus imaginatif que d’habitude, le petit fils de l’immense ténor Mario del Monaco fait du moins cette fois des choix esthétiques moins douteux. Certes, le cimetière du deuxième acte est trop sale et encombré pour être vraiment mystique, mais le tableau de la deuxième scène du troisième acte qui figure la foule en attente du prêche de Stiffelio, est une vraie réussite.

 

L’histoire ne retiendra sans doute pas ce Stiffelio trop classique pour marquer les esprits, mais qui aura au moins eu le mérite de défendre dignement une œuvre sans doute sous-estimée, et qu’on aimerait entendre plus souvent en France.

 

 

Stiffelio de Giuseppe Verdi au Metropolitan Opera House, jusqu’au 30 janvier.

Par Antonin - Publié dans : Etranger
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Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /Jan /2010 01:12

 

 

Placido-Boccanegra.JPG


Travailleur boulimique, collectionneur de records, Plácido Domingo, qui approche désormais les soixante-dix ans, n’a semble-t-il pas étanché sa soif de nouveauté et d’élargissement d’un répertoire qui est déjà le plus étendu de ces dernières années. Après s’être ouvert à Wagner, au baroque, à la direction d’orchestre, voilà que ce ténor verdien d’origine revient à ses premières amours métamorphosé en baryton pour chanter Simon Boccanegra. Au-delà de la performance de l’inusable septuagénaire, ce qui frappe une nouvelle fois, c’est qu’au-delà de la quête de records qui, sans doute, n’est jamais loin, on assiste une nouvelle fois à un grand moment de musique. Le premier duo Simone-Amelia puis la fin du premier acte resteront en particulier comme de très grands moments d’intensité musicale et dramatique.

 

On a sans doute exagéré le virage amorcé par Domingo en changeant de tessiture : il y a trois ans à peine, on l’entendait, déjà au Met, chanter l’Oreste d’Iphigénie en Tauride, et le ténor a déjà enregistré le rôle de Figaro dans le Barbier de Séville de Rossini (dans une version de Claudio Abbado chez DG qui vaut le détour), allant jusqu’à chanter Don Giovanni ici et là en concert. Au-delà du coup marketing, donc, il n’y a rien de nouveau au fait d’entendre le ténor-vedette descendre de tessiture, ce qui n’empêche pas de se poser la question de la pertinence de ce choix.

 

Placido-Boccanegra-2.JPG Sans nul doute, Domingo a l’amplitude vocale nécessaire pour chanter Boccanegra : jamais, même dans les passages les plus graves, il ne semble être à la peine. Pour autant, le ténor a-t-il vraiment la voix de l’emploi ? Le centre de gravité de cette tessiture hors du commun est inévitablement plus haut perché que celui de ses prédécesseurs dans le rôle. Les graves les plus naturels pour un baryton-né sont ici moins intenses, quoique toujours faciles, tandis que l’aisance des aigus contraste avec les notes forcées que l’on entend souvent. En terme de nuances, cela induit une profonde modification des contraintes vocales, qui redessinent le profil du personnage : les graves forte manquent parfois d’éclat, mais la facilité de l’aigu permet une souplesse que les barytons ne peuvent que rarement se permettre.

 

Plusieurs conséquences à cela : on a parfois l’impression d’une voix explosive et incandescente comme enfermée dans un rôle trop petit pour elle, d’une voix à mi-puissance qui ne demande qu’à s’échapper, mais que retient l’orchestre. Si l’on transpose ce constat d’ordre musical sur le plan dramatique, il en résulte l’image d’un Simon impétueux mais contraint par sa charge, comme tiraillé entre la retenue qui lui sied et l’explosivité qui lui est naturelle. Le rapport à Gabriele Adorno, à la fois rival et futur gendre, prend alors toute sa complexité : on imagine avec quelle aisance le vétéran Domingo pourrait annihiler cette voix trop frêle pour lui (le très honnête Marcello Giordani) ; mais c’est en sage baryton et non en fougueux ténor qu’il lui fait face. C’est une harmonie précaire, instable mais bien réelle qui règne entre eux.

 

Marcello Giordani, justement, campe Gabriele Adorno solide. Il frappe par l’élégance de son legato et par Placido-Boccanegra-3.jpg la parfaite homogénéité de son timbre, qui ne va pas sans verser dans la monotonie. Après une entrée pleine de promesses, son grand aria de l’acte II laisse un peu sur sa faim faute d’un engagement et d’une présence scénique adéquats. L’Amelia d’Adrianne Pieczonka, seul personnage féminin de cet opéra très viril, s’en tire avec les honneurs et un tonnerre d’applaudissements. Si la voix est sans aspérité, le style musical et le phrasé sont toujours très sûrs, et la ligne de chant très nette. Le Fiesco de James Morris compense par une présence scénique très majestueuse le manque d’ampleur dont souffre sa voix pour incarner un patriarche. L’orchestre du Metropolitan Opera n’est pas apparu sous son meilleur jour dans cette soirée de janvier, les équilibres entre la fosse et la scène n’étant pas toujours parfaitement respecté. La faute, peut-être, à l’absence de son chef habituel, James Levine, remplacé pour une soirée par un inégal J. David Jackson.

 

Reste la mise en scène de Giancarlo del Monaco, la nouvelle figure du néo-classicisme scénographique contemporain (que l’on songe à son Andrea Chenier à Paris). Costumes et décors d’époque sont de règle dans un Metropolitan Opera réputé pour son conservatisme, mais cela n’excuse ni le kitschissime décor du deuxième acte, tout droit sorti de la Petite maison dans la prairie, ni l’erreur historique dans ce qui se présente pourtant à une reconstitution minutieuse (le Paradis de Tintoret qui domine le trône du doge de… Gênes, la grande rivale de Venise). Tout m’incline à croire que la production de Federico Tiezzi qui tourne actuellement en Europe (et qui a été créée à Berlin en octobre dernier) rend mieux justice à ce que Placido Domingo peut apporter à l’œuvre.

 


Simon Boccanegra
de Giuseppe Verdi au Metropolitan Opera House de New York, jusqu’au 6 février. La version européenne à la Scala de Milan du 16 avril au 7 mai puis au Teatro Real de Madrid du 17 au 29 juillet

Par Antonin - Publié dans : Etranger
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