Lundi 16 novembre 2009



Si tu ne vas pas à la Scala, la Scala ira à toi. En attendant, donc, ce point d’orgue de mon voyage au pays de Verdi, avec ma visite dans ce haut lieu de l’opéra (prévue en décembre), c’est avec le Requiem de Verdi, dirigé par Daniel Baremboim, un spectacle de la Scala en tournée mondiale, en visite à la Salle Pleyel.

 

Sans être vraiment méconnu, le Requiem de Verdi est une œuvre largement sous-estimée, et ce pour deux mauvaises raisons. On dit souvent que ce compositeur dont la vie a été consacrée à l’opéra n’a qu’incomplètement franchi le pas de la musique sacrée, se contentant en quelque sorte de composer un nouvel opéra sur un livret sacré. Témoin la théâtralité prêtée, à tort ou à raison, à ce Requiem dont le programme de la Salle Pleyel lui-même annonce qu’il est plus humain que divin. Sauf que reprocher à une œuvre vocale, fût-elle sacrée, sa théâtralité, est aussi absurde que de reprocher aux Confessions de Saint-Augustin leur caractère littéraire, ou à la Chapelle Sixtine de Michel Ange d’être de la peinture. La théâtralité est constitutive du chant, ce n’est pas rabaisser la musique sacrée que de le dire, mais c’est sous-estimer le pouvoir du théâtre que de prétendre l’inverse. Si le Requiem inspire successivement la terreur dans le Dies Irae, la joie dans le Sanctus, ou la peine dans le Lacrime, qui mieux que le théâtre peut créer les conditions d’un tel passage d’une émotion à l’autre ? Quoi de plus théâtral qu’un Dies irae, fût-il de Mozart ?

 

Autre argument, corollaire du premier, l’agnostique Verdi aurait écrit une sorte de Requiem profane, finalement trop extérieur à la foi pour être chargé en spiritualité. Là encore, qu’il me soit permis d’en douter. Peu m’importe en réalité de connaître les sentiments profonds de Verdi quant à la religion catholique. Mais deux choses sont sûres : la première, c’est que ce Requiem est porteur d’un véritable déchirement lié à une disparition, et d’une émotion dont l’authenticité est perceptible. Ensuite, il suffit d’entendre le Dies Irae pour se convaincre qu’à défaut, peut-être, d’une foi sincère, Verdi était animé par un profond respect pour la spiritualité chrétienne.

 

Une spiritualité qui explose sous la direction d’un des chefs les plus charismatiques du répertoire. Daniel Barenboïm, Juif israélien, grand artisan du dialogue israélo-arabe, a lui aussi une approche extérieure de la spiritualité chrétienne. Une approche théâtrale, certes, mais sans artificialité, et tellement élevée, presque mystique. Les sorfzando frisent parfois avec des effets faciles, comme ces trompettes disposées dans la salle, qui figurent presque explicitement les trompettes de l’Apocalypse. Mais à la tête d’un orchestre et d’un chœur qui ont beaucoup mois faibli qu’on ne le lit parfois, il parvient à donner une remarquable cohérence à une œuvre dont le seul défaut reste une certaine hétérogénéité.

 

Du côté des solistes, on n’est peut-être pas tout à fait à la hauteur. Y domine la solide soprano Barbara Frittoli, milanaise elle aussi, dont l’expérience dans le chant sacré et la puissance vocale assurent la présence. La théâtralité de la mezzo-soprano Sonia Ganassi paraît en revanche affectée, dans la gestuelle comme dans les effets vocaux, ce qui pourrait prêter le flanc aux critiques que nous dénoncions. A contrario, la basse René Pape, qui remplace au pied levé Kwangchul Youn, semble étrangement peu engagé, comme extérieur à une alchimie musicale qu’il n’a pas construite dans la durée avec ses partenaires. Le ténor Jonas Kaufmann excelle lui toujours quand il s’agit de chanter mezza voce, d’où un Ingemisco de très grande classe, mais il peine un peu à imposer la virilité de sa présence dans le Kyrie qui marque pourtant son entrée dans la messe.

 

Bref un spectacle de grande qualité, dont je sors plus impatient que jamais d’en retrouver les principaux protagonistes (Daniel Baremboïm, Jonas Kaufmann, les chœurs et orchestre de la Scala) dans leur antre milanaise, pour y chanter Carmen. Rendez-vous le 10 décembre.


Requiem de Verdi, à la Salle Pleyel le 15 novembre 2009, Choeur et orchestre de la Scala, sous la direction de Daniel Baremboïm.

Par Antonin - Publié dans : Salle Pleyel
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Dimanche 25 octobre 2009




L'internationalisation en cours de ce blog m'empêche de vous tenir informé de l'actualité parisienne pourtant brûlante. Aussi, je délègue. Et comme c'est la mode du moment, j'ai jugé bon d'aller chercher un nouveau talent... dans la famille. Let me introduce... mon petit frère :


Bien sûr,  l’absence annoncée, pour raisons de santé, du ténor Rolando Villazόn aux côtés d’Anna Netrebko était une déception. L’alchimie dramatique et musicale de ce nouveau couple mythique de l’art lyrique n’aurait pas lieu sur la scène de l’Opéra de Paris. N’importe, le retour de la soprano russe à Bastille après sa magnifique Juliette dans I Capuleti e i Montecchi en mai 2008 était en soi un évènement.

 

De fait, la voix d’Anna Netrebko est un enchantement. Dès « Della crudele Isolde »,  récit des amours de Tristan et Iseult, on reste stupéfait de sa pureté et de sa force dramatique. A la sensualité des graves succède avec grâce l’euphorie communicative des aigus. Tout au long de la représentation, le personnage d’Adina, jeune fille coquette et moqueuse, semble grandir. La tendresse espiègle de son premier duo avec Nemorino,  son orgueil blessé par l’apparente inconstance de son amant, la folle gaîté de sa Barcaruola, révèlent la sensibilité de la jeune paysanne, et confèrent une émotion saisissante à la douceur passionnée de l’aveu final de son amour pour Nemorino.

 

D’autant que le reste de la distribution est loin de jurer avec le charme de la soprano russe. Si son timbre n’a pas la chaleur de celui de Rolando Villazόn, le ténor Giuseppe Filianoti possède une voix souple et claire qu’il met au service d’un jeu drôle et touchant. Le public est d’emblée conquis par son « Quanto è bella, quanto è cara » plein d’émotion naïve. Il lui pardonnera même l’impardonnable fausse note dans le grand air pour ténor de l’opéra : « Una furtiva lagrima ». Paolo Gavanelli incarne un Dottor Dulcamara plein de bonhommie, même si les – réelles – qualités vocales sont parfois sacrifiées au jeu de scène. Seul le Belcore de George Petean ne parvient pas à convaincre tant son interprétation vocale, à l’image de son jeu, est outrée.

 



C’est cependant de la mise en scène que vient réellement la déception. Cette production de
L’Elixir d’amour est devenue quasi-institutionnelle à Bastille. Ce fut d’ailleurs, il y a quatre ans, ma première expérience à l’Opéra de Paris (que je dois d’ailleurs au propriétaire de ses lieux ; qu’il en soit ici remercié). Selon moi, L’Elixir d’amour est un opéra tendre, joyeux, bucolique. Rien ne sonne plus faux que ces décors d’une campagne mécanisée et déshumanisée (l’arrière-plan est occupé par des champs dont les dimensions ne disent que la monotonie esthétique de l’agriculture intensive). Le jeu même des acteurs est parfois embarrassé par ce hiatus. Si l’arrivée en camion du docteur Dulcamara est une vraie réussite, le jeu d’Anna Netrebko semble contraint par cet environnement qui contraste avec la grâce de son personnage. La merveilleuse production du Wiener Staatsoper en 2005 avec Rolando Villazόn et Anna Netrebko (disponible en DVD) en soulignait au contraire la gaîté et la légèreté par un décor simple et champêtre.

 

Enfin, et malgré la qualité indéniable de l’interprétation vocale, cette production a comme un goût amer. Les problèmes techniques qui, pendant presque une demi-heure, ont empêché la levée du rideau sur le deuxième acte sont symptomatiques d’une atmosphère étrange. Si le public rit – et il rit beaucoup -, c’est souvent l’expression – m’a-t-il semblé – d’un sentiment de distance voire d’extériorité. La fausse note du ténor au beau milieu de son air le plus émouvant, tout comme un certain nombre de bruits parasites au cours de la représentation, contribuent à rappeler au spectateur qu’il n’est qu’au spectacle. Cela n’empêche pas, bien sûr, certains passages d’obtenir l’adhésion complète du public, mais la mise en scène dessert les chanteurs dans le pari, toujours risqué, de créer une relation directe entre chaque spectateur et la musique.


L'Elixir d'amour, de Gaetano Donizetti, à l'opéra Bastille, jusqu'au 25 octobre

Par Antonin - Publié dans : Opéra de Paris
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Mercredi 21 octobre 2009

 
Il y a deux cent cinquante ans disparaissait Haendel. Cinquante ans avant, le jeune compositeur se faisait connaître en Italie en créant son deuxième opéra italien, Agrippina, un opéra seria dont la première avait lieu à Venise. Il n’en fallait pas moins pour que le vivaldien parmi les vivaldiens, l’excellent Fabio Biondi, passe à la concurrence dans la ville même de Vivaldi, pour célébrer ce double anniversaire. Vivaldi, Venise, l’allitération à elle seule dit le lien qui unit le prêtre roux à sa ville natale. L’Allemand de passage, plus tard naturalisé anglais, peut-il y faire oublier son illustre contemporain vénitien ?

 

Si la Fenice, maintes fois renée de ses cendres, focalise l’attention des touristes, c’est bien au théâtre Malibran, qui portant alors le nom de Teatro San Giovanni Grisostomo, lieu moins charmant mais mieux préservé, à deux pas du Rialto, que l’opéra de Haendel fut créé en 1709. Salle moins faste mais mieux agencée (on voit enfin la scène), acoustique correcte sans plus, façade plus dissimulée, et moins tape-à-l’œil, le Teatro Malibran n’en propose pas moins une programmation musicale de qualité comparable avec celle de l’illustre Phoenix.

 

 

Avec un livret baroque s’il en fût, Agrippina relate les intrigues de la mère de Néron pour mettre son fils sur le trône à la place d’un mari qu’elle déteste, le tout entrecoupé d’histoires d’amour et de manipulations diverses qui donne à l’ensemble une hétérogénéité et une durée – plus de quatre heures – pour le moins remarquables.

 

Comme souvent, une telle intrigue se révèle particulièrement délicate à mettre en scène, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas toujours possible de réunir assez de contre-ténor pour chanter les rôles masculins jadis dévolus aux castrats. De plus, les arias répètent souvent indéfiniment les mêmes phrases. Cette remarque peut sembler naïve ; on a l’habitude à l’opéra de se répéter en variant le ton. Mais lorsqu’un aria complet se décline en quelques mots, il devient tout de même difficile de lui donner l’intensité dramatique qu’atteint parfois l’opéra romantique. D’où l’inévitable tentation d’en proposer ce qui s’apparente à une version de concert avec décors et costumes. On relève tout de même ici et là quelques jolis tableaux, à commencer par un ensemble au deuxième acte, où les chanteurs sont disposés le long de colonnes elles-mêmes destinées à créer une illusion de perspective qui ajoute un effet esthétique à l’ensemble. Pour le reste, un décor sobre, des lumières étranges, des costumes classiques, rien de très marquant.

 

Reste la musique de Haendel. Inégale, dans la durée, mais parfois incandescente, surtout dans les airs tristes (l’extraordinaire « voi chi vedete la mia misera » chanté par Ottone). Et le maestro Biondi, qui applique à Haendel les recettes qui ont fait son succès chez Vivaldi : un orchestre quasi-exclusivement composé de cordes (il y a là plus de violons que de tous les autres instruments réunis), une direction inspirée, élégante, parfois un peu raide, mais tellement charismatique. Et à la tête d’un orchestre toujours impeccable, d’une précision d’horloger, malgré le nombre de violons. Le plateau vocal est dominé par l’Agrippina toute en rondeur de la mezzo-soprano Ann Halenberg et par le très frêle contre-ténor Florin Cezar Ouatu qui est Néron.  Alors pari gagné ? Sans doute, mais voir Vivaldi à Venise restera mon rêve.

Par Antonin - Publié dans : Etranger
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Jeudi 15 octobre 2009

 



Une salle d’opéra peut en dire long sur une ville, surtout en Italie. Celle de Parme, majestueuse, brillante, peuplée d’un public connaisseur mais grisonnant s’établissait au cœur de la vieille ville, à deux pas de la cathédrale et du Baptistère. A Bologne, au contraire, le Teatro Comunale est au centre du quartier de l’université. Et le public, à l’image de la ville, est plus jeune, plus indiscipliné aussi, sans doute moins connaisseur, mais plus frais. Et ce qui vaut dans la salle vaut sur la scène. Certes, l’opéra de Bologne n’est pas le premier lieu venu : il y vient des chanteurs de renommée internationale pour lesquels les théâtres français régionaux se damneraient. Mais on y découvre aussi de jeunes chanteurs, pour le meilleur et pour le pire.

 

Le meilleur, c’est l’excellent Rodolfo campé par le tout jeune Gianluca Terranova. Une ligne de chant parfaitement maîtrisée, un aigu facile, quoique sans doute encore un peu haut en poitrine, un timbre clair, fougueux et déjà bien marqué, un jeu de scène plein d’entrain, voilà un jeune dont on réentendra certainement parler.  Le reste est plus à l’avenant : la Mimi de la non moins jeune Emanuela Giudice n’a semble-t-il pas encore complètement dompté son potentiel vocal, qui est grand, d’où un vibrato un peu aléatoire et des nuances pas toujours dramatiquement juste. Mais si l’on excepte Musette, qui chante manifestement faux, ce plateau rajeuni a quelques beaux atouts à faire valoir, et rend finalement justice à l’une des partitions les plus connues du répertoire.

 

La salle elle-même n’a pas la splendeur de celles de Parme ou de Milan, dont elle s’inspire pourtant dans l’architecture intérieure ; trop de stuc, de faux, de dorures. Et l’on peut y faire douloureusement l’expérience de la spécificité des théâtres dits « à l’italienne », dont la forme quasi-circulaire regarde plutôt vers le parterre et les premiers balcons que vers la scène. Mieux vaut avoir le cou agile, ou tomber sur un metteur en scène gaucher si l’on a le malheur d’être un peu excentré sur la droite de la salle.

 

On ne saurait pourtant reprocher au metteur en scène Lorenzo Mariani son faible pour la moitié droite de la scène. Une bonne moitié de la salle lui en est certainement reconnaissante. D’autant que sa mise en scène, fondée sur un décor circulaire unique qui tourne au fil des actes, allie sobriété et efficacité, sans toutefois briller par son imagination. Ainsi va Bologne, le trésor est moins visible qu’ailleurs, caché sous la jeunesse et l’indiscipline, mais il est bien là. Et ce soir, le trésor s’appelait Gianluca Terranova.

Par Antonin - Publié dans : Etranger
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Lundi 12 octobre 2009



C’est un tournant pour mon blog, qui s’internationalise en s’offrant une tournée en forme de retour au source dans le berceau de l’opéra. Tout commence à Parme. Parme, son fromage, son équipe de foot, sa cathédrale et… son festival Verdi. Pendant un mois, la petite ville de Parme vit au rythme de Verdi, Verdi est partout, dans les rues, les cinémas, les expositions, sur les voitures et jusque dans les magasins de sous-vêtements.

 

Le théâtre Regio de Parme qui accueille l’essentiel de l’événement est un haut lieu de l’opéra digne des plus grandes salles d’Europe. Une acoustique particulière, presque trop brute, qui donne l’impression d’être au premier rang même du plus haut des balcons et une forme oblongue avec cinq étages de corbeilles, mauvaises pour les torticolis mais excellentes pour l’acoustique sont les principales particularités de ce haut lieu de l’Emilie, à quelques kilomètres du lieu où Verdi a passé le plus clair de son existence. Dans de telles conditions, on comprendra que le ton exigeant qui est celui de mon blog laisse ici un peu la place au plaisir de redécouvrir Verdi dans un lieu mythique si beau et si propice.

 

Cette année, c’est le jeune Verdi qui est à l’honneur, avec en tête d’affiche le patriotique Nabucco, et une rareté, I Due Foscari, avec en vedette dans les deux cas le vétéran Leo Nucci (qui fut déjà Foscari à la Scala au printemps dernier). Pour ma part, c’est au second que j’ai assisté, en l’absence de Leo Nucci, remplacé pour l’occasion par Claudio Sgura, qui malgré son jeune âge remporte un triomphe dans le rôle du vieillard Foscari. Un triomphe d’autant plus flatteur que le public ici est connaisseur, et n’applaudit pas par politesse.

 

I Due Foscari, l’histoire du fils du doge de Venise injustement accusé et que son père est contraint de bannir, ne mérite pas l’oubli relatif dans lequel il est tombé. Mais le fougueux Verdi des jeunes années a composé des rôles d’une telle difficulté technique qu’on comprend que les chanteurs aient quelque réticence à s’y attaquer. Pourtant, Roberto Biasio, qui chante Jacopo Foscari, comme Tatiana Serjan, qui est son épouse Lucrezia y brillent de tous leurs feux, peut-être pas avec une extrême finesse pour le premier, mais avec une efficacité certaine. On est de toute façon  à quelques kilomètres de Modène, la patrie de Pavarotti, où le spectacle sera repris dans quelques jours…

 

Côté mise en scène, pas de faute de goût ni d’extravagance. à attendre dans ce temple du purisme verdien, où le public est particulièrement chatouilleux. Les costumes sont de couleur unie, rouge et noir pour les méchants, jaunes et verts pour les gentils. Si l’on excepte le très kitsch coucher de soleil sur Venise qui accompagne le dernier acte, tout est léger, esthétique, propice à s’effacer devant le génie de la seule vraie star de la soirée : il maestro Verdi.

Par Antonin - Publié dans : Etranger
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