S’il est difficile d’atteindre les sommets dans un art aussi exigeant que l'opéra, il est plus difficile encore d’y remonter quand on en a chu. C’est pourtant le pari de Rolando Villazón, après divers problèmes vocaux et une opération des cordes vocales qui l’a tenu éloigné des scènes pendant plus d’un an. Après un retour intimiste et inégalement reçu au Théâtre des Champs Elysées, Villazón nous reprend là où il nous a laissés, en rattrapant à la Salle Pleyel un récital consacré à Haendel dont l’annulation avait marqué l’an dernier le début de ses difficultés.
Une fois n’est pas coutume, j’aborderai le compte-rendu de cette soirée de façon chronologique, tant ce retour longuement attendu a produit d’impressions contradictoires, qu’il serait abusifs de synthétiser dans une réponse trop claire à la question que chacun se posait : la page des difficultés vocales du ténor mexicain est-elle tournée ?
Le taux de remplissage de la salle manifeste l’érosion de la popularité de celui qui avant ses problèmes de santé pouvait remplir un stade à Berlin aux côtés de Plácido Domingo et Anna Netrebko à Berlin en 2006. Si les vides du parterre sont rapidement comblés par quelques opportunistes descendus des balcons, l’érosion commence, comme sur un front qui se dégarnit par le haut et par les côtés.
Tout commence avec l’arrivée de la Reine de Saba, extraite de Solomon, magnifiée par les Gabrieli consort et leur chef, à la fois sobre et d’une précision de métronome, Paul MacCreesh. Un orchestre spécialisé dans ce répertoire, aux cordes tendues jusqu’à crisser, aux tempi vifs et sautillants, d’une exactitude presque trop irréprochable qui ne se démentira pas un seul instant jusqu’à la fin du spectacle.
L’entrée de Villazón vient apporter à cet ensemble un supplément de théâtralité et d’âme, à la fois grain de folie et grain de sable dans les mécaniques parfaitement huilées de cet orchestre de spécialistes. Mais cela ne va pas sans heurt. Ca commence très fort avec un « Fatto inferno è il mio petto » d’une intensité sans égale : presque cueillie à froid, la salle retient son souffle pendant que les notes d’arrondissent, envahissent l’espace sans perdre en intensité ni en nostalgie. Il y a certes un choc de culture entre cet orchestre baroque de métier, au flegme tout britannique, et ce chanteur au sang chaud, bouillonnant, au vibrato bien peu baroque et à l’exubérance bien peu haendelienne. Mais dans ce passage triste, la tragédie y trouve des accents de vérité peut-être anachroniques mais ô combien émouvants.
Puis l’on retombe, et même d’assez haut. En passant à Serse, dans un rôle
particulièrement bas qui ne correspond guère à sa tessiture, Villazón ressemble à un sportif blessé qui appréhende la reprise et ménage tellement son organe fragilisé qu’il y perd ce qui a fait
son succès. La difficulté à descendre dans le grave s’entend au point de produire quelques notes
à la limite de la justesse, et l’exubérance qui continue à se manifester ne parvient plus à
emballer une machine grippée par ses limites techniques. Et d’un coup à nouveau, les critiques souvent entendues, parfois justifiées, qui s’étaient fait entendre sur l’inadéquation de ce timbre
solaire et typé à la musique de Haendel, semblent reprendre toutes leur vigueur.
Dans ce moment de désarroi, on peut heureusement se consoler avec l’entrée en scène de la jeune soprano anglaise Lucy Crowe, qui parvient à merveille à tirer de cette position de chauffeuse de salle destinée à meubler la scène pendant que la star se repose la voix, et produit une performance remarquable dans les deux grands airs de Cléopâtre extrait du Jules César de Haendel. Beaucoup plus proche des canons de l’esthétique baroque, la jeune soprano se fond à merveille dans l’harmonie des Gabrieli Consort. Ce qu’on perd en exubérance, on le gagne en cohérence, ce qu’on perd en flamboyance, on le gagne en netteté. L’ovation qui salue son « Da tempeste » au début du deuxième acte résonne comme un signal adressé par la salle à la star de la soirée, comme pour souligner qu’elle peut en donner plus s’il en fait davantage.
Pourtant, dès après l’entracte, Villazón a repris son ascension vers les sommets, plus patiemment, plus en douceur, ramenant à son style et à son personnage inimitables un univers qui n’est pas le sien. Et le charme opère progressivement, grâce en particulier à son « Ciel e terra » extrait de Tamerlano, enflammé et drôle, tendu et teinté d’auto-dérision. Un petit fléchissement pour le trop attendu « Ombra mai fu » offert en premier bis, avant un second bis, une reprise de « Ciel e terra », plus exubérante encore que la première, qui enflamme littéralement la salle. A ce moment, toutes les brides, les conseils de retenue, semblent oubliées. Villazón est bien de retour. Son médecin le lui reprochera sûrement. Pas nous.
Rolando Villazón en récital à la Salle Pleyel, avec Lucy Crowe, Gabrieli Consort, Paul MacCreesh, le 6 mai 2009.

belle » de Thaïs, Nathalie Manfrino est plus subtile. Et mieux pourvue pour le chant français qu’elle a l’avantage de chanter sans accent. Mais c’est aussi dans l’opéra
italien, dont elle est moins réputée spécialiste, que la jeune soprano révèle tout son potentiel, avec notamment un « Addio del passato »
tout en nuances. La voix peut sans doute s’épaissir dans le medium, s’affermir dans les rôles les plus dramatiques, mais la chanteuse possède à n’en pas douter un potentiel, qui devrait lui
permettre d’apparaître bientôt sur les grandes scènes qui ne lui ont pas encore toutes ouvert leurs portes.
Les fans de Cecilia Bartoli sont les premiers à lancer les
hostilités : un « brrravissima » lancé par un groupie de la cantatrice à la fin de l’aria « Non disperar » est rapidement étouffé par les « chut » des autres
camps. Mais échaudés d’avoir été devancés, ce sont ceux de Philippe Jaroussky qui surenchérissent, en saluant « cara speme, questo core » d’une ovation géante. « On s’en fout des
lois » beugle à côté de moi une mamie hystérique, qui semble prête à arracher son soutien-gorge et à le faire tourner en l’air. Dès lors, les hostilités sont lancées, et ni les réticences
des quelques banlieusards qui voient leur RER s’échapper, ni l’empressement de William Christie à enchaîner les airs ne pourront plus arrêter le flot d’enthousiasme d’un public ravi. Verdict de
l’applaudimètre : Cecilia Bartoli l’emporte d’un cheveu grâce à l’ovation de plusieurs minutes qui salue en bout de course son magnifique « Da tempeste il legno infranto ». Elle
saute sur la ligne un Philippe Jaroussky qui tenait pourtant la corde, mais qui ne tient pas la distance à cause d’un rôle, celui de Sesto, moins mis en valeur par Haendel en fin d’œuvre. Quant à
Andreas Scholl, favori des bookmakers du fait de son rôle-titre, il termine à une décevante troisième place, soit que son fan-club ait été moins présent, soit qu’une partie ait déserté, emportée
par la tornade Jaroussky.
présence méritent une admiration sans réserve pour ce qu’ils ont apporté,
chacun, à la musique baroque et au-delà. Pourtant, il ne suffit pas d’aligner les plus grandes stars, leur succès fût-il fondé, pour produire comme par magie le spectacle idéal – le Real Madrid
de Zidane, Beckham et Figo nous l’a appris en son temps. Un opéra est une alchimie qui a plus besoin d’harmonie que de surenchère de talents individuels. Les meilleurs solistes ne font pas
toujours les meilleurs interprètes de musique de chambre, et les plus belles voix ne produisent pas forcément les mariages les plus harmonieux.
C’est pour ainsi dire à une production au rabais qu’on assiste, où le nom
d’Anne-Sophie von Otter est utilisé pour attirer les foules. Faute, sans doute, de trouver une salle susceptible d’accueillir la mise en scène de Christoph Marthaler, les producteurs ont eu
l’idée de cette solution qui conserve les costumes des chanteurs ainsi que quelques effets de scène, mais ampute l’œuvre de nombreux passages, simplement résumés par le chef d’orchestre
transformé pour l’occasion en narrateur et récitant, ainsi que de la plupart des dialogues parlés. Il faut dire que dans cette production venue de Bâle avec des chanteurs germanophones, les
dialogues étaient initialement prononcés en Allemand. C’est encore le cas pour ceux qui ont échappé aux sabreurs de texte : les chants en français alternent donc avec des dialogues parlés en
allemand, non surtitrés. Pour une œuvre créée à Paris en 1867, Offenbach doit se retourner dans sa tombe. Quant au public non germanophone, il doit se contenter des pitreries du chef d’orchestre
Hervé Niquet, qui est heureusement moins mauvais dans la direction musicale que dans le one-man-show, lequel est en revanche si mal préparé qu’il ne connaît pas son texte et doit le lire.

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