Une première. C’est ainsi que l’Or du Rhin de Wagner à l’Opéra Bastille nous a été vendu depuis le lancement de la saison. La première fois que la tétralogie du Ring était montée à l’Opéra de Paris, la première rencontre de Philippe Jordan, le nouveau directeur musical de la maison avec son public si l’on excepte un concert symphonique. Et au moins autant qu’une première, il s’agissait du point culminant de la première saison de Nicolas Joël, sinon de l’ensemble de son mandat, placé plus que jamais sous le signe de Wagner depuis que sa nouvelle saison a été annoncée.
Le résultat n’est pas franchement mauvais, mais largement inabouti. On misait beaucoup sur la mise en scène de Günter Krämer, qui ne manque pas de qualités esthétiques mais de cohérence, oscillant entre une lecture politique un peu attendue et de jolis tableaux comme une première scène particulièrement belle, avec ces mains rouges du chœur dont la chorégraphie figure les flux et reflux du Rhin suggérés par la magistrale orchestration de Wagner. De la même façon, les filles du Rhin qui se balancent au gré des flots, et s’élèvent dans les airs avec l’orchestre sont un bel exemple de symbiose scénique et musicale dont on ne peut que saluer l’esprit wagnérien. En revanche, dès le deuxième tableau, on retombe dans une lecture déjà vue qui souligne pesamment les résonnances historiques de la lutte entre les géants laborieux et les dieux oisifs, les premiers débarquant en treillis et en armes en brandissant des drapeaux rouges tandis que les seconds, sculptés comme des aryens par un costume grotesque, arborent des drapeaux marqués du sceau de Germania. Tout cela n’est pas très subtil.

Confronté à la difficulté de rendre à la fois justice aux dimensions mythologique et politique de l’œuvre, Günter Krämer ne tranche pas franchement, alternant entre deux univers qui finalement ne
fonctionnent pas très bien entre eux. Il y a de tout dans cette production, du beau, du signifiant, du subtil, du vulgaire (quels immondes costumes !), mais tout ça se mélange sans alchimie,
et se succède sans logique ni nécessité malgré la continuité musicale voulue par Wagner pendant l’ensemble de l’œuvre.
Du côté des bonnes surprises, la prise de fonction de Philippe Jordan à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Paris. La progression de l’ouverture pourrait être plus marquée, mais l’insupportable narcissisme affiché par le nouveau directeur musical depuis le début de la saison s’atténue un peu lorsqu’il est dans la fosse, l’ensemble de la pâte orchestrale est équilibrée et se mêle parfaitement aux voix.
J’ai plus de difficulté à me prononcer sur un plateau de chanteurs très relevé, très homogène, mais à la limite d’être uniforme. Les voix masculines sont solides, viriles, puissantes, même, mais manquent un peu de caractère au point qu’on a parfois du mal à distinguer l’excellent Fasolt de Iain Paterson et le très bon Fafner Günther Groissböck. Difficile de leur faire des reproches, mais difficile aussi de s’enthousiasmer pour un chant qui paraît quelque peu stéréotypé. Seul le Loge de Kim Begley, transformé en une sorte de clown triste, se distingue de la masse, mais c’est par une voix aigre et presque désagréable qui distingue le personnage sans lui donner beaucoup de relief.
Côté féminin, ce sont encore une fois les filles du Rhin qui retiennent l’attention, dans une première scène qui reste à tout point de vue la plus convaincante. La complicité scénique et musicale qui se dégage de cet ensemble, et s’ajoute aux effets de mise en scène les plus réussies, donnent une idée des sommets que peut atteindre l’œuvre. Pour le reste, la sensualité de Sophie Koch ne suffit pas à masquer le manque d’ampleur de sa voix. Sans doute la moins wagnérienne de ce plateau extrêmement spécialisé, elle jure un petit peu, tout en apportant à un ensemble parfois pesant une once de légèreté.
La presse est sans doute un peu sévère avec cette production finalement assez honnête d’une œuvre que je découvrais pour ma part et dont je sors pleinement convaincu. Pas sûr, en revanche, que ce qui ne se présente que comme un prologue soit porteur d’un souffle et d’une vision propre à tenir les spectateurs en haleine pendant quatre saisons. Monter l’ensemble de la tétralogie est une belle gageure. Mais quand le seul prologue manque d’homogénéité et de souffle, on ne peut qu’être inquiet pour la charpente de l’œuvre intégrale. Günter Krämer aura l’occasion de nous rassurer dès le mois de juin avec la Walkyrie.
L’Or du Rhin de Richard Wagner, à l’Opéra Bastille jusqu’au 28 février 2010.
C’est la tétralogie de Wagner qui avait servi de fer de lance à la première saison de Nicolas Joël ; l’année prochaine encore, il faudra compter avec le maître de Bayreuth. Outre
la poursuite du cycle du Ring, dans la droite ligne des premiers pas de la Tétralogie ces jours-ci à Bastille, et dont je promets un compte-rendu dès le 26 mars, Wagner a encore le droit
à l’ouverture de la saison, avec le moins wagnérien des opéras de Wagner, le Vaisseau fantôme. Si l’on ajoute la reprise de l’Or du Rhin de cette saison, qui avait été pris
d’assaut dès l’ouverture des réservations, on conclura sans l’ombre d’un doute que Wagner est le fil directeur de cette saison, sinon de l’ensemble du mandat de Nicolas Joël. Trois productions
cette saison, dont deux nouvelles ; seul Puccini égale ce score, mais c’est au prix de deux reprises nettement datées (Tosca et Madame Butterfly). Je ne suis pas assez wagnérien pour m’en
féliciter, mais c’est indéniablement là qu’il faudra chercher les seuls espoirs de nouveauté.
box office, qui sont sûrs de remplir les salles en toute circonstance. Après
Natalie Dessay et Anna Netrebko cette année, ce sont Roberto Alagna (Francesca da Rimini) ou encore Renée Flemming (Otello) qui feront leur retour à l’Opéra après avoir été
boudés par Gérard Mortier. Pourquoi pas, dira-t-on, les excès du vedettariat n’empêchent pas la qualité de certains chanteurs, le succès unanime de Jonas Kaufmann dans Werther en
témoigne. Mais on ne peut encore une fois que regretter que ce retour des stars s’accomplisse dans des productions pensées autour d’elles plutôt que dans des projets artistiques
cohérents : quelle idée par exemple que de faire chanter Cléopâtre à Natalie Dessay dans la nouvelle production de Jules César de Haendel ? Pour avoir les honneurs de la prise
de rôle de la diva à la mode, l’ONP semble prêt à tous les compromis, au point de handicaper une production de Laurent Pelly qui aurait sans doute mérité un contexte plus
favorable.
Plus que jamais, la politique de Nicolas Joël semble consister à prendre le contre-pied intégral des choix et provocations modernistes de son prédécesseur. Au point de se priver d’une
partie du répertoire de la maison qui n’est pas la moins riche. Le voilà donc obligé d’aller chercher dans les productions les plus anciennes et souvent les plus datées le catalogue de ses
reprises : des Noces de Figaro signées Giorgio Strehler – je le croyais mort, j’ai dû me tromper... – la Tosca de Werner Schroeter, ou encore la Luisa Miller de
Gilbert Deflo. Même pour la reprise de Cosi Fan Tutte, Nicolas Joël a préféré à la très honnête production de Patrice Chéreau datant de l’ère Mortier la résurrection d’un spectacle plus
ancien d’Ezio Toffolutti. N’y avait-il donc rien d’autre à sauver des années 2001-2009 à l’Opéra de Paris que Katia Kabanova ou L’amour des trois oranges ?

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