Voyage au pays de Verdi 5 : Tancredi à Turin

Publié le par Antonin


 

 

Des quelque quarante opéras qu’a composés Rossini, Tancredi est peut-être celui qui annonce le plus nettement le belcanto. Il est de bon ton chez les musiciens d’avoir pour le compositeur de Busero un indulgent mépris, comme pour un auteur de pur divertissement, léger et agréable, mais assez superficiel. Sans réfuter totalement ce jugement, j’interprète plutôt des faiblesses comme la marque de la paresse, celle d’un génie gagné par la routine et par une forme de facilité. Tancredi n’en est pas moins porteur, dans ses passages tristes en particulier, de nombreuses racines du belcanto qui tranchent avec la légèreté du premier acte. Un opéra divers, avant-gardiste par certains aspects, qui mériterait sans doute d’être joué davantage, surtout dans des productions de qualité comme celle du Teatro Regio de Turin.

 

 

Moins connu que la Fenice ou la Scala, du fait d’une histoire moins longue et moins glorieuse, c’est pourtant un lieu qui mérite d’être visité. Il y a sans doute une part d’artificialité dans l’exercice qui consiste à chercher à lire dans la forme d’une salle d’opéra et dans le public qui la peuple une sorte de condensé de l’esprit d’une ville. L’architecture seule du Teatro Regio, si différente de ces théâtres à l’italienne qui peuplent la péninsule, provoque pourtant un effet similaire à celui de la ville à la sortie de la gare. Plus grand, plus moderne, plus carré, mais d’un charme qu’on peinera à qualifier d’Italien, qui ne va pas sans rappeler, dans la façade, le classicisme français le plus inspiré. Quant à l’intérieur, la scène évoque plutôt celle de l’opéra Bastille, le reste de la salle, constitué d’un immense parterre et de quelques rares corbeilles, est d’un genre unique, moderne, élégant, et confortable. Sans parler des prix des places qui sont nettement plus abordables qu’ailleurs en Italie.

 

L’attraction principale de cette nouvelle production de Tancredi de Rossini, c’était sans aucun doute la réunion sur un même plateau du phénomène vocal Patrizia Cioffi, encore remarqué aux Chorégies d’Orange l’été dernier (lire l’article sur la Traviata) et d’Antonino Siragusa, sans doute le ténor rossinien le plus brillant de sa génération avec Juan Diego Florez. Tous deux accompagnaient l’honnête contralto Daniella Barcellona, seule rescapée de la version initiale de cette production au Teatro Real de Madrid.

 

Pour la première, on ne s’enthousiasmera jamais assez devant l’étendue de son potentiel technique. Tantôt virevoltante par-dessus un chœur d’hommes pourtant bien pourvu, tantôt usant de ce pianissimo si particulier qui déjà faisait entrer en résonnance le mur d’Hadrien à Orange, Patrizia Cioffi ne brille pas seulement parce que sa robe blanche rayonne au milieu du costume sombre des autres, ce sont les ondes sonores qui semblent devenir visuelles dans cette lumière qui l’entoure. On pourra certes se demander si Rossini est son univers le plus familier, si toutes ces fioritures ne gâtent pas un peu la pureté de son timbre, mais on ne peut que s’incliner, surtout lorsque la musique à la fin prend une tonalité plus nettement belcantiste.

 

Du côté d’Antonino Siragusa, l’enthousiasme est moins franc. Certes la technique rossinienne est parfaite, les ornements les plus précieux étant toujours d’une remarquable netteté. Mais si le contre-ut surpuissant suffit à déchaîner l’enthousiasme du public, on note ici et là quelques attaques un peu brutales, voire une aigreur de timbre qui ressort d’autant plus dans les duos avec la voix tout en rondeur de Patrizia Cioffi. C’est d’autant plus frappant que le rapport père-fille qui les unit exigerait l’inverse d’un point de vue strictement dramatique.

 

La mise en scène de Yannis Kokkos est un modèle de bon goût et d’esthétique. Tous les paris ou presque sont gagnants, de ces décors en deux dimensions, qui découpent juste sur un fond blanc des formes noires à la manière d’ombres chinoises à l’introduction de marionnettes sur scènes, une mode déjà largement lancée dans le monde du théâtre mais que je n’avais jamais vue à l’opéra. Le décor du premier acte, un château fort qui emprunte à la fois aux primitifs italiens et à la stylisation moderne, offre un tableau de toute beauté, si l’on pardonne le kitschissime palmier qui l’accompagne.

 

 

Tancredi, de Gioacchino Rossini, au théâtre Regio de Turin, jusqu’au 5 décembre, en coproduction avec le Teatro Real de Madrid, le Teatro del Gran Liceu de Barcelone et l’opéra de Séville.

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