Voyage au pays de Verdi 4 : Vérone boude Salieri

Publié le par Antonin



J’ai cru faire un cauchemar en assistant à la représentation du Mondo alla Rovescia (le monde à l’envers) d’Antonio Salieri au Teatro Filarmonico de Vérone. Le cauchemar d’une salle d’opéra vide, peuplée de quelques rares têtes blanches, qui baillent d’ennui, regardent leur montre et bavardant pendant le spectacle. Celui d’ouvreuses tellement blasées qu’elles ne prennent même pas la peine de placer les gens, tant les vides dans les rangées sont béants, et les meilleures places désertes. Et si le monde à l’envers dont parle Salieri, c’était ce percussionniste obligé d’applaudir lui-même l’entrée du chef d’orchestre qu’un trop rare public n’a même pas remarqué ? Et si, surtout, l’avenir de l’opéra, c’était ça…

 

 


 

Difficile d’expliquer un tel fiasco, surtout que le spectacle n’a rien de déshonorant. Est-ce Salieri qui fait ainsi fuir les spectateurs ? Le compositeur originaire de Legnano a certes souffert de l’Amadeus de Milos Forman qui, tout en le sortant de l’anonymat, l’a durablement, et sans doute injustement, relégué au rang de compositeur sans génie. Les efforts de Cecilia Bartoli pour le réhabiliter – au travers d’un disque à écouter absolument – n’ont manifestement pas porté leurs fruits. Il s’agit certes d’un opéra bouffe, léger, spirituel, mais il est porté par une musique qui l’est tout autant et qui, sans atteindre la profondeur de Mozart, n’en mérite pas moins le droit de cité dans les grandes maisons d’opéra.

 

Est-ce donc Il mondo alla rovescia qui pose problème, cet opéra inconnu de tous puisqu’on assistait à Vérone à sa recréation après sa disparition complète des répertoires ? Adapté d’une pièce de Goldoni, drôle, enlevé, cet opéra a pourtant tout pour séduire. Son intrigue fondée sur l’inversion des rôles sexués – les femmes militaires et les hommes à la broderie – ne manque ni d’audace ni de ressorts. Et la mise en scène de l’ancien assistant de Franco Zeffirelli Federico Maria Sardelli, construite autour d’un jeu de miroir tantôt reflétants tantôt translucides, rend astucieusement hommage à ce renversement des valeurs.

 

Est-ce l’absence de stars à l’affiche qui fait déserter les spectateurs ? Patrizia Cigna, Rosa Bove, Marco Filippo Romano, Maurizio Lo Piccolo… Aucun de ces noms ne parle au néophyte. Pourtant, la première est capable de déployer un phrasé tout à fait délicieux, et un velouté qui épouse parfaitement le son de l’excellente clarinette de l’orchestre de l’Arena di Verona. Et la seconde sait parfois faire montre d'une virtuosité qui seule parvient à sortir le public de sa torpeur. Quant au tableau masculin, il est plus drôle sur scène que bouleversant sur le plan musical, mais il tient sa place avec dignité.

 

Est-ce le lieu, le Teatro filarmonico de Vérone, moins prestigieux que les Arènes voisines et leur festival de renommée internationale, qui s’est lancé un défi trop grand pour lui ? Sans doute. Mais quand on voit la programmation du festival de Vérone cette année (Turandot, Il Trovatore, Madame Butterfly, Aïda…) on ne peut que s’étonner de son absence totale d’audace. En faisant tourner éternellement les mêmes succès attendus et en s’endormant sur des lauriers pourtant fânés depuis longtemps, les grandes maisons et festivals d’opéra laissent reposer sur des lieux plus fragiles économiquement la responsabilité du renouvellement du genre. On espèrera en vain voir Salieri dans les Arènes. Au contraire, on bat cette année le record du nombre de Carmen montées dans les plus grands opéra du monde (New-York, Londres, Milan, Barcelone, Berlin, liste non exhaustive). Et c'est aux petits opéras, ceux qui peinent à fidéliser leur public dans des villes de taille beaucoup plus réduite, qu'échoit la lourde tâche de défendre la diversité du répertoire. Oui, décidément, ce soir, on avait l’impression que le monde tournait à l’envers.

 


Il Mondo alla Rovescia d'Antonio Salieri, en première mondiale des temps modernes au Teatro filarmonico de Vérone, jusqu'au 28 novembre 2009.

Publié dans Italie

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