Placido Domingo fait chavirer Milan

Publié le par Antonin

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Il fêtait ses quarante ans à la Scala, et moi ma première fois. Ce ne pouvait être qu’un événement. Et ce le fut. Quarante ans après ses débuts dans Ernani (photo ci-dessous), il obtient un nouveau triomphe dans l’opéra le plus exigeant du monde, dans une version de concert du premier acte de la Walkyrie de Wagner. Au Metropolitan Opera, Domingo avait tenté le pari inouï de rechanter, quarante ans après le rôle qui l’avait vu débuter. Une performance vocale qui lui avait valu l’unanimité des critiques. Et qui n’eût été ébloui de voir le miracle d’une voix  perdurer ainsi malgré les années ?

 

Cette fois, c’est moins la performance que le musicien, moins le retour au source que la perpétuel renouvellement, qui sont célébrés. Domingo avait commencé avec Verdi, il finira avec Wagner. Sans doute est-il encore capable de chanter Ernani – moyennant peut-être quelques menus arrangements. Mais l’évolution de la voix, son assombrissement, son renforcement dans le grave ont transformé le génial ténor verdien en wagnerien hors pairs. Le temps est passé, la voix a changé, le génie est resté.

 

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On n’a qu’un seul acte, en version de concert ? Sur le papier on se demande si la star vieillissante ne se contente pas du minimum syndical pour remplir les salles. Mais non, ce spectacle d’à peine plus d’une heure est chargé d’une telle intensité qu’on se demande si on aurait pu tenir plus longtemps. On sort au contraire ébloui de la performance d’un homme qui reconnaît soixante-huit ans d’âge, mais que d’aucuns soupçonnent d’avoir depuis longtemps passé les soixante-dix. Mais au-delà de cet effet relatif, on ne connaît guère de ténor dans la force de l’âge capable de conférer une telle plénitude au cri du cœur de Siegmund « Wälse ! ». J’en frémis encore.

 

Domingo-Scala-3.JPGA ce stade de la démonstration, je m’aperçois que, peut-être, certains de mes lecteurs ne sont pas suffisamment familiers du personnage pour comprendre cet enchaînement de superlatifs. Comment expliquer pour eux ce qui fait le génie unique de Domingo dans le paysage lyrique mondial ? D’abord un timbre de voix, chaud, solaire, typique de l’école espagnole mais marqué d’une personnalité reconnaissable entre toutes. Ensuite un sens musical sans faille, un phrasé parfait, et un sens de la nuance hors du commun. Si l’on ajoute un talent dramatique indiscutable, une gestion de carrière quasiment irréprochable, qui lui a permis d’aborder plus de rôle qu’aucun autre avant lui, et un investissement total dans le renouvellement de l’opéra et sa popularisation, sans jamais ou presque sombrer dans la vulgarisation, on obtient le personnage le plus marquant du XXe siècle lyrique, un pendant de ce que Maria Callas représente du côté féminin.

 

Faut-il pour ne pas décer à l'idolâtrie, lui trouver quelques défauts ? L’aigu n’a rien perdu de sa superbe, mais les attaques en sont parfois un peu criardes ; si la voix n’a pas pris une ride, la gestuelle semble elle un peu dépassée, sans doute un effet de l’âge, et peut-être aussi de l’évolution des mœurs de la mise en scène… Pas de quoi atténuer l'enthousiasme général.

 

Pour célébrer un tel personnage, il fallait des partenaires et un chef à la hauteur. Et qui mieuxpublic-Scala-Domingo.JPG que Daniel Baremboim, ami de Domingo, wagnérien hors pair, militant du wagnérisme jusqu’en Israël, pouvait faire de cette soirée bien plus qu’un hommage, un grand moment de musique. Le plateau de luxe qui accompagne Domingo dans les duos, la solide soprano Nina Stemme et le baryton charismatique mais un brin raide Kwanchul Youn  sont plus que des figurants de choix. Mais ce soir, le public n’avait d’yeux que pour un seul homme, ce phénomène qui en quarante ans n’aura pas quitté le sommet. C’était ma première rencontre avec la Scala, et j’aurai eu le privilège d’assister à un fait rare dans cet antre au public répliqué si exigeant : uneovation debout de plus de vingt minutes.


 

Gala Placido Domingo, pour célébrer ses quarantes ans de carrière au Teatro alla Scala, Milan, le 9 décembre 2009.

Publié dans Italie

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