The Fairy Queen : une féérie baroque à l’opéra comique

Publié le par Antonin

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Alors que tous les projecteurs sont braqués sur l’Opéra Bastille et les débuts dans Werther de l'incontournable Jonas Kaufmann, l’événement lyrique de ce début d’année était ailleurs : à l’Opéra comique, William Christie, qui n’en finit pas depuis le début de la saison de fêter les trente ans de son ensemble les Arts Florissants, proposait une nouvelle production de The Fairy Queen, le semi-opéra de Purcell qu’il avait déjà remis au goût du jour au festival d’Aix en Provence.

 

Forme hybride à mi-chemin entre le théâtre et l’opera seria italien, format inhabituel de près de quatre heure, le semi-opéra s’apparente à un ovni de l’art lyrique. Mais passé l’effroi de rester sur place au-delà de minuit, supporté l’inconfort des galeries de l’Opéra comique, on se retrouve plongé dans un spectacle total, d’une richesse baroquissime, foisonnante, allant du chant lyrique au théâtre en passant par la danse. Et tout cela atteint des sommets qui donnent l’impression, en quatre heures de spectacle, d’avoir exploré jusqu’au fond l’ensemble de la palette des sentiments humains. Du bouleversant lamento de la Plainte « O let me weep », qui ne va pas sans rappeler la mort de Didon, à l’une des scènes les plus drôles de Shakespeare, reprise presque telle quelle au Songe d’une nuit d’été, celle de Pyrame et Thisbé, on passe, ce n’est pas exagéré de le dire, des larmes aux rires et du poignant à l’hilarant. Des comédiens amateurs en bleu de travail aux fées réinventées en anges noirs, du classicisme des quatre saisons aux Chinese man and woman transformés en Adam et Eve, tout fonctionne, du plus drôle au plus tragique, du plus traditionnel au plus provoquant.

 

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L’obstacle essentiel à la mise en scène de The Fairy Queen, c’est le risque de présenter une simple juxtaposition de moments de bravoure, au point de donner parfois l’impression d’être une sorte de patchwork, certes composé de pièces magistrales, mais informe et incohérent. C’est là que le travail conjoint du metteur en scène Jonathan Kent et du maestro William Christie prend toute son ampleur. En travaillant sur la diction de l’anglais parlé pour en rendre toute la musicalité, ils parviennent à assurer la continuité entre les passages chantés et les passages parlés sans que la qualité sonore semble s’en ressentir. Avec des décors très sobres, mais sans cesse métamorphosés par des lumières proprement féériques, on est transposé en douceur d’un univers à un autre, sans rupture, sans violence, mais sans uniformité non plus. Quant à la scénographie, elle est d’une qualité exceptionnelle : pas de virtuosité ni d’excessive technicité dans ces ballets extrêmement dépouillé, mais de même que dans la musique de Purcell, on croit y voir la grâce dans sa forme la plus pure.

 

Au service de cette mise en scène exceptionnel, une panoplie de jeunes acteurs et chanteurs – ils ne sont pas moins de vingt au générique –, guères connus en général, mais qui se fondent à merveille dans la cohérence d’ensemble. Si les acteurs qui jouent Pyrame et Thisbé ne sont pas toujours légers – mais ils peuvent être à mourir de rire –, les chanteurs ont tous été façonnés par la vision baroque de William Christie : un chant pur, dépouillé de tout artifice, où le vibrato est rare et toujours expressif et où la symbiose avec l’orchestre est l’objectif ultime. Deux voix méritent d’être mentionnées et retenues : la magnifique Plainte d’Emmanuelle de Negri, qui est prête pour Didon, et la très gracieuse Lucy Crowe qui chante Junon.

 

L’adjectif « baroque » qui rapproche Shakespeare de Purcell n’est pas sansFairy Queen 2 ambivalence. Si la musique baroque a des frontières à peu près délimitées, et une unité stylistique qui la rend aisée à distinguer des autres périodes, si la littérature ou l’architecture baroque ont chacune une définition à peu près nette dans leur domaine, l’unité globale du baroque est malaisée à saisir. Elle n’est ni chronologique – il y a presque un siècle d’écart entre les grands écrit élisabéthains ou Agrippa d’Aubigné et les chefs d’œuvres de la musique baroque –, ni véritablement stylistique. Là où le théâtre baroque se caractérise par son foisonnement parfois anarchique, ses sommets vertigineux et ses gouffres sans fond, la musique baroque offre souvent, surtout quand ce sont les « baroqueux » qui s’en emparent, une image de la pureté musicale et une forme de rigueur que d’aucuns diraient mathématique qui tranche avec l’indiscipline du baroque littéraire. C’est en mesurant l’aporie qui se cache derrière un mot qui semble rapprocher Purcell et Shakespeare qu’on prend conscience de la recherche qu’il faut pour donner une cohérence à cet ensemble. Et si c'était simplement cela, le baroque : un spectacle rare, universel, foisonnant qui donne une image de ce que pourrait être l’art total.


 

The Fairy Queen de Henry Purcell à l’Opéra comique, jusqu’au 24 janvier.

Publié dans Opéra comique

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