Natalie Dessay confisque une Bohème aux airs de déjà-vu

Publié le par Antonin




La Bohème
mise en scène par Jonathan Miller à l’opéra Bastille aura accompagné l’histoire de la grande maison parisienne tout au long des quinze dernières années. Dans cette production d’un classicisme sans faille, l’événement se doit d’être créé par la distribution : les couples Alagna-Vaduva, puis Alagna-Georghiu, y auront brillé de tout leurs feux en 1995, Rolando Villazón y aura effectué sa prise de rôle dans la capitale française (ma première rencontre avec lui, et mon premier article en ligne :
http://www.cof.ens.fr/arts-spectacles/articles/bastille071005.html)... Cette fois, c’est Natalie Dessay, qui crée l’événement dans son premier rôle puccinien, celui de… Musette. Tout tourne autour de cette prise de rôle, de la communication de l’opéra à la distribution elle-même, dont Dessay est le seul point fixe, tous les rôles principaux étant joués en alternance.

 

Et une question, qui traverse cette Bohème de plus en plus figée : à quoi bon ? A quoi bon faire appel à la cantatrice française la plus demandée du moment pour incarner ce rôle somme toute secondaire ? A quoi bon ressusciter cette production poussiéreuse pour lui permettre de s’attaquer à un compositeur qui, de toute évidence, ne correspond pas à ses moyens vocaux ? A quoi bon convoquer un plateau de chanteurs honorables mais loin en deçà de ceux qui ont accompagné cette mise en scène au long de ses quinze ans d’existence pour servir de faire-valoir à une coquetterie de diva ?

 

Pourtant, en dépit de toutes ces réserves, on ne peut dénier tout mérite à ce pari insensé. D’abord parce que Natalie Dessay, à défaut d’avoir une voix adéquate, possède une présence scénique électrique qui la précède presque sur scène, une sorte d’ethos corporel de diva, qui attire irrésistiblement le regard et éclipse les autres. Si l’on regarde de près le deuxième tableau de l’opéra, on ne peut manquer de voir combien cela sonne juste, cette diva en robe de soirée au milieu de ternes bohémiens. Et n’est-il pas plus glorieux encore d’éclipser les autres dans un rôle secondaire ?

 

Car le reste de la distribution ne fait pas le poids. La Mimi de la soprano géorgienne Tamar Iveri est carrément transparente, incapable en particulier de donner la moindre intensité à ses fortissimo. Au contraire, Stefano Secco, un abonné de l’opéra de Paris, que j’ai souvent défendu notamment dans Macbeth ou dans Rigoletto, pour l’extrême clarté de son timbre et le brio de ses aigus, montre ici les limites de sa palette de nuances. Ses variations sonnent comme les modulations d’un piano provoquées par une sourdine : ce ne sont ni la couleur ni l’intensité qui changent, mais seulement la projection, qui semble étouffée. Seul le Marcello de Dalibor Jenis asssure dignement la succession pourtant difficile de Ludovic Tézier.

 

Les plus fidèles de mes lecteurs n’auront pas manqué de constater qu’il s’agit du troisième post que je consacre à la Bohème de Puccini depuis le début de la saison. Peut-être faut-il voir dans ma déception du jour un effet de lassitude. On ne peut prendre plaisir à voir les œuvres les plus rebattues du répertoire qu’à condition d’y trouver, encore, du nouveau. Mais si la version télévisée qu’en a proposé Arte était porteuse d’un univers visuel nouveau, esthétique et pertinent, si la version de Bologne a révélé à mes yeux le jeune ténor plein de promesse Gianluca Terranova, là, cette reprise n’aura révélé que les limites de Stefano Secco, et le don pour la scène de Natalie Dessay. Pas de quoi revenir d’Italie.

 

La Bohème de Puccini, à l’opéra Bastille jusqu’au 29 novembre. Le couple Iveri-Secco alterne avec le couple Mula-Giordano.

Publié dans Opéra de Paris

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