Mascagni fait écho à Janacek à Venise

Publié le par Antonin

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On est tellement habitué à entendre Cavalleria Rusticana de Mascagni en « première partie » de Paillasse de Leoncavallo que l’idée de rompre cette association, proposée cette saison par la Fenice de Venise, ne pouvait qu’être salutaire. Et c’est au contraire une œuvre de jeunesse du compositeur tchèque Janacek, Sarka, qui fait cette fois l’ouverture, Cavalleria Rusticana ayant enfin l’honneur de clore la soirée.

 

Chacun connaît les raisons de l’association traditionnelle entre Mascagni et Leoncavallo : même époque, la fin du XIXe siècle, même pays, l’Italie, même style, vériste, même thème, la jalousie jusqu’au meurtre… Mais passer de la mythologie nordique à la Sicile naturaliste, du couple d’une amazone et d’un chevalier à celui de deux paysans, cela semble particulièrement hardi. Surtout que si l’époque de composition n’est pas tellement éloignée (1890 pour Cavalleria Rusticana et 1887 pour Sarka), on n’est pas dans le même univers musical.

 

Pourtant, le seul fait de rapprocher ces œuvres invite le public à aller chercher dans cette programmation une cohérence, à donner du sens à cet enchaînement a priori incongru. D’abord du point de vue thématique, on n’est moins loin qu’on ne pourrait le croire. Sarka se situe dans un contexte de guerre entre les sexes, où le héros masculin est piégé par l’amour qu’il voue à celle qui commande les femmes, qui le piège avant de se repentir et de mourir avec lui. Cette histoire porte plusieurs thèmes en commun avec l'histoire plus banale de Turridu, paysan sicilien aux tendances séductrices, et Santuzza, sa promise jalouse qui le dénonce au mari de sa maîtresse, Alfio. Cavalleria Rusticana se referme sur la mort de Turridu repentant sous les coups d’Alfio. On voit bien une lointaine filiation entre les thèmes fréquents à l’opéra de la trahison, de la jalousie, du repentir et de la mort. Mais il y a bien une similitude dans leur agencement qui peut justifier un parallélisme entre les deux histoires, par delà les différences d’univers.

 

Plus profondément, Cavalleria Rusticana apparaît dans cette configuration comme une sorte de répétition caricaturale de l’histoire de Sarka, du type de celle dont parlait Marx. A la mort héroïque des amants impossibles, unis dans la mort par delà les trahisons fait écho la mort stupide de l’ivrogne, conséquence disproportionnée de la jalousie de son épouse. Et à la mythologie nordique et à son souffle poétique, s’oppose la superstition religieuse de la Sicile rurale telle que représentée par le metteur en scène Ermanno Olmi.

 

Musicalement, enfin, les échos sont plus présents qu’il n’y paraît. Certes, on n’est pas dans le même univers musical, mais telle technique d’orchestration, telle couleur de l’orchestre de la Fenice, ou dans la théâtralité d’ensemble de la musique, on sent que des influences réciproques ont pu exister, et que le jeune Janacek (il s’agit de son premier opéra) est encore nettement l’influence de la musique italienne.

 

L’association est d’autant mieux rendue que la mise en scène fait preuve d’une grande imagination dans la création de contrastes, entre la sombre grotte de Sarka et la lumineuse Sicile, entre la robe blanche éclatante de la guerrière et la tenue noire et sobre de la dévote Santuzza, entre le héros nordique svelte et glabre et le paysan sicilien, bon vivant et mal rasé. L’atmosphère froide de Sarka s’oppose au paysage désertique qui sert de décor à Cavalleria Rusticana, d’où émerge cette croix gigantesque qui barre la scène.

 

Naturellement, il n’est plus possible dans cette opposition de style de faire appel aux mêmes chanteurs pour les deux œuvres. Seul l’orchestre et son chef vétéran, Bruno Bartoletti, assurent la continuité musicale de la soirée. Si le niveau général de Sarka m’a semblé de bonne tenue, le ténor Walter Fraccaro qui chante Turridu dans Cavalleria Rusticana n’est clairement pas à la hauteur. Un aigu poussif, un vibrato incontrôlé, un chant haché, une bonhommie inadéquate, le ténor n’a pas grand-chose pour lui. Sans doute faudrait-il reprocher au chef d’orchestre de ne pas suffisamment brider ses musiciens, qui ont tendance à écraser des chanteurs dont, il est vrai, la puissance n’est pas la qualité la plus frappante. La Santuzza d’Anna Smirnova est plus séduisante, notamment dans le grave qu’elle a chaleureux et sombre. Elle est capable dans les grands ensembles d’en imposer par l’intensité et la plénitude de son chant, mais sans excessive subtilité.

 


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Un mot sur le lieu, enfin. La Fenice est certainement le théâtre d’opéra le plus prestigieux d’Italie, celui où furent créés un grand nombre des chefs-d’œuvre du répertoire. Pourtant les incendies successifs l’ont transformé en une réplique grandeur nature de lui-même qui ne pourra que décevoir les amateurs d’authenticité. Cette décoration chargée, ces salles luxueuses, ces miroirs à l’ancienne, tout cela date des années… 2000. Et si le brillant de la salle ne peut manquer de frapper, on sent que l’âme du lieu est partie avec la fumée.


 

Sarka de Janacek et Cavalleria Rusticaca de Mascagni, au Théatre de la Fenice à Venise, jusqu'au 20 décembre

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