La Traviata à Rome : la tradition et le rideau

Publié le par Antonin

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Mon cycle italien s’achève là où tout a commencé. Si Rome n’est pas la plus grande ville d’opéra en Italie, c’est bien la plus belle ville tout court, et il était logique d’en terminer en point d’orgue, avec une œuvre emblématique de l’opéra italien, la Traviata, mise en scène par l’un des plus importants personnages de la scène et de l’écran en Italie, Franco Zeffirelli.

 

Franco Zeffirelli est décidément un homme de paradoxe : militant homosexuel autant que catholique assumé, artiste et berlusconiste, tenant de la tradition dans la mise en scène et initiateur de l’idée contestée d’équiper les Arènes de Vérone de micros lors du festival 2010, voilà que ce vétéran octogénaire bouleverse la distribution de sa Traviata romaine pour la débarrasser de la très populaire Daniela Dessi, jugée trop « âgée » (en français dans le texte). Au-delà de l’impolitesse, qui semble être un leitmotiv du personnage, il y a là de quoi s’émouvoir : n’est-ce pas une inacceptable intrusion de la mise en scène dans des choix musicaux qui devraient relever du chef d’orchestre sinon du directeur de l’opéra ?

 

zeffirelli3.jpgOn le comprendra de toute façon assez vite, Zeffirelli est le patron, et ce n’est pas le transparent maestro Gianlugi Gelmetti qui lui fera de l’ombre. Trente ans après l’excellent film qu’il avait réalisé déjà à partir de la Traviata (avec Teresa Stratas et Plácido Domingo), on était curieux de voir si cet homme d’un autre siècle avait encore quelque chose à dire à travers cette œuvre. La réponse est inattendue : oui. Oui, la beauté de la chorégraphie du troisième acte, certes pas révolutionnaire, n’en est pas moins remarquable. Oui, le rajeunissement de la Traviata, et son érotisation dans une certaine mesure, fonctionnent bien. Oui encore, cette scène muette de Violetta au réveil qui accompagne l’ouverture enrichit le personnage, donne vie à la scène en rendant le premier tableau moins abrupt.

 

Et cet enchevêtrement de rideaux qui donne une perspective à la scène n’est pas que la mise en abîme un peu facile qu’elle paraît au début. Leur ouverture et leur fermeture fournissent une expression visuelle saisissante de l’étouffement que subit l’héroïne tuberculeuse et des alternances d’élargissement et de rétrécissement de son horizon : sa renaissance du deuxième acte, son oppression au troisième, et sa chute du quatrième où le rideau l’étouffe enfin. Tout cela est subtil et finalement plus novateur que le classicisme des décors et des costumes ne le laisse penser.

 

Zeffirelli n’est en revanche pas aussi bon musicien qu’il n’est metteur en scène, et si Myrtò Papatanasiu, qui chante Violeta, a une silhouette mieux taillée pour le personnage qu’il a conçu, elle n’a ni le métier ni la voix de la cantatrice écartée à son profit. Elle souffre en effet d’un défaut chronique très fréquent dans la novelle génération de chanteurs, qui consiste à abuser du vibrato, au détriment de la clarté de la ligne de chant. Le vrai talent dramatique qui se dégage en particulier de la lecture de la lettre « teneste la promessa » et dans l’air qui suit ne suffit pas à compenser ce défaut. L’Alfredo de Stefann Pop est plus solide, clair dans l’expression, solide dans l’aigu, mais il manque de race et est affecté d’un timbre passe-partout qui le range dans le camp des chanteurs honnêtes aussitôt entendus, aussitôt oubliés. Seul le séduisant Germont de Carlo Guelfi se distingue vraiment grâce à un timbre chaleureux et une présence scénique à peine entravée par le long manteau qui le dissimule.

 

Cette dernière soirée aura été à l’image d’un séjour italien qui m’aura donné l’impression d’un opéra peut-être un peu figé, mais d’un goût toujours sûr, sans fulgurance, mais d’un très bon niveau d’ensemble. On cherchera vainement des avant-gardes dans cet univers extrêmement balisé, mais la tradition est ici conservée dans toute l’inépuisable puissance dont elle est encore capable.

 

 

La Traviata de Giuseppe Verdi, jusqu'au 31 décembre au Teatro dell'Opera de Rome

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