La Flûte enchantée à Pleyel : un bilan d’étape du voyage mozartien de René Jacobs

Publié le par Antonin



Cosi fan tutte
, Idomeneo, La Clemenza di Tito, Don Giovanni, et maintenant la Flûte enchantée. Au rythme d’une production par an, l’ancienne gloire du chant baroque René Jacobs reconverti en chef d’orchestre s’avance dans le répertoire mozartien. Chacune de ces productions aura marqué la discographie, par une approche entièrement renouvelée de ces chefs d’œuvres rebattus. Séance de rattrapage à la Salle Pleyel pour ceux qui ont manqué la production de la Flûte au Festival d’Aix en Provence l’été dernier, avec une distribution en tous points comparables, seulement amputée de la mise en scène de William Kentridge.

 

Ce qui frappe à chaque fois que Renée Jacobs aborde Mozart, c’est sa capacité à faire totalement abstraction de la tradition discographique. Dans la vision toujours exigeante du maestro flamand, chaque note, chaque nuance, chaque phrase, doit venir de la partition, quitte à prendre le contre-pied de lieux communs interprétatifs tellement figés par l’habitude qu’on les croirait directement hérités de Mozart. Cette volonté est marquée dès les premières notes de l’ouverture, qu’on est habitué à entendre solennelles, presque prophétiques comme les trois coups au théâtre et qui sont ici sèches, brèves, comme escamotées pour enchaîner plus naturellement sur les violons. Ce type de surprises, on les rencontre tout au long de la soirée, qui nous contraignent à prendre de la distance avec les poncifs de l’interprétation mozartienne, dont René Jacobs nous explique à longueur d’interviews qu’ils sont trop marqués par le romantisme.

 

Face à cette avalanche de nouveautés, de relectures, de mises en question, d’audace, parfois, les réactions sont facilement extrêmes. Certains détesteront la façon parfois brutale dont on les extrait du Mozart ronronnant dans lequel ils ont baigné. D’autres adhèrent sans réserve, comme en témoigne la cascade de récompenses et de critiques dithyrambiques qui ont plu sur chacun des enregistrements mozartiens de Jacobs. Pour ma part, je dois reconnaître d’emblée que le travail qu’il a effectué sur Mozart tient du tour de force : revisiter aussi profondément les interprétations, avec un tel niveau d’exigence, le place incontestablement dans les jalons importants de l’histoire du disque. Mais comme tous les révolutionnaires, Jacobs va parfois trop loin, en particulier dans l’exégèse de son œuvre propre. C’est pourquoi, à défaut de pouvoir commenter en détail chacune des innovations qu’il apporte à l’interprétation, je voudrais tenter de dégager en quelques points les aspects les plus marquants de sa rencontre avec la Flûte enchantée :

 



• Une interprétation variée et colorée :
le point peut paraître banal, mais c’est sans doute le plus marquant. Jacobs n’est certes pas le seul « baroqueux » à s’attaquer à Mozart, mais il est sans doute le premier à se montrer aussi peu dogmatique – dans l’interprétation s’entend. Si j’ai parfois l’impression avec Harnoncourt d'assister à la mise en application – parfois brillante – d’une recette à Mozart – instruments anciens, tempi rapides, allègement général de la musique –, Jacobs parvient, toujours sur des instruments anciens, à donner à l’orchestre de l’Akademie für Alte Musik Berlin une palette de couleurs, de tempi, qui lui permet de rendre justice à l’infinie variété d’une œuvre qui s’accomode aussi mal des chefs pressés comme Harnoncourt que des allemands pesants comme Böhm ou Klemperer.

 

  • Papageno revisité : catapulté « personnage principal par le nombre de ses airs, Papageno connaît sous la baguette de René Jacobs une seconde jeunesse. Et d’abord du fait du pari risqué de confier le rôle au jeune Daniel Schmutzhard, âgé d’à peine vingt-six ans, et dont la les pitreries, la légèreté et l’aisance transportent jusqu’aux versions de concert. Le contraste est d’autant plus saisissant avec le Tamino de Daniel Behle aussi froid dans le jeu que noble dans l’expression.

 

  • La mise en vie des dialogues parlés : Autre pari gagné, celui de faire vivre les dialogues parlés, très nombreux dans la Flûte, et qui apparaissent souvent comme des ruptures de l’équilibre musical de l’œuvre. Doublé du très inventif pianiste Christian Koch, et de la percussionniste omnipotente Marie-Ange Petit, René Jacobs en fait l’occasion d’un jeu musical avec les thèmes de la Flûte, tandis que les chanteurs eux-mêmes ne semblent plus considérer les dialogues comme un simple moyen de se reposer la voix.

 

  • L’affadissement de Sarastro : on comprend moins bien en revanche ce que René Jacobs a voulu faire de Sarastro. La basse slovène Marcos Fink a tous les moyens vocaux de magnifier le grand prêtre du soleil, mais René Jacobs explique lui-même que « le rôle doit s’interpréter sans la vanité ni la majesté qu’on lui attribue d’ordinaire ». Sarastro ressemble donc à un bon père de famille légèrement ventripotent, largement bienveillant, un choix que je ne peux m’expliquer. La majesté m’apparaît au contraire consubstantielle de la basse profonde, et une qualité qui ne sied pas si mal à un grand prêtre.

 

  • René Jacobs, excellent musicien, piètre théoricien : on en arrive, en fin de billet, à ce qui constitue ma plus nette réserve sur le travail de René Jacobs. Convaincu, sans doute, que l’on n’est bien servi que par soi-même, le chef flamand ne peut s’empêcher de se faire lui-même musicologue et critique de son propre travail. Mais on peut être un grand artiste et un très mauvais exégète de son œuvre. En l’occurrence, le credo qui revient dans chacune des interviews, notes ou critiques qui accompagnent son travail, c’est la fidélité au Mozart d’origine. Au point qu’on a souvent l’impression d’avoir affaire non à une interprétation musicale, mais à une reconstitution historique. Le choix du diapason, celui des instruments, peut s’argumenter en fonction des couleurs qui en ressortent, de l’adaptation aux voix, de l’harmonie, mais la réponse à une question de nature musicale ne se trouve certainement pas dans l’archéologie. Il est sans doute salutaire de débarrasser Mozart du carcan romantique dont certains interprètes l’ont recouvert, mais cela doit se faire au nom de la musique, pas en se fondant sur des reconstitutions d’époque ou sur les intentions réelles ou supposées du compositeur. Surtout que Jacobs qui excelle dans son domaine, celui de l’interprétation musicale, n’est pas aussi brillant ni en histoire littéraire (d’où des contresens manifestes dans son explication de Don Giovanni, qui apparaît dans le livret de son disque) ni en histoire tout court (son interprétation de la place de la franc-maçonnerie dans la société viennoise du XVIIe siècle mériterait aussi d’être réévaluée). Quand on lit ququ'il a choisi son interprète de Papageno pour son accent viennois parce qu’« on sait aujourd’hui que les interprètes des rôles populaires s’exprimaient en dialecte viennois », on se dit qu’il a eu de la chance de tomber en prime sur un bon chanteur…

 

La Flûte enchantée de Mozart à la Salle Pleyel, le 22 novembre 2009.

Publié dans Salle Pleyel

Commenter cet article

Laurent 27/12/2009 11:17


Bravo pour votre article. J'ai assisté au concert que j'ai trouvé extrèmement intéressant : vivant, musicalement abouti… mais aussi terriblement génant sur certains points.
Le soucis de Jacobs de retrouver une Flûte "d'époque" est parfaitement louable (superbe orcherstre), malheureusement quand vous dites que "toute note doit venir de la partition", ce n'est hélas pas
vrai et Jacobs s'est permis de racommoder à sa sauce la partition à bien des endroits: que vient fait ici ce piano-forte qui ne figure nulle part sur la partition? Passe encore quand il intervient
lors des récitatifs, mais pendant les arias?
Pourquoi le duo des prêtres du second acte devient-il un chœur? Fallait-il vraiment que les chanteurs "improvisent" sur certaines lignes vocales? Etc, etc.
J'ai relevé une dizaine d'adaptations de la partition, or Mozart était réputé pour laisser ses partitions sans ratures ni corrections et je ne pense pas que Jacobs en ait trouvé une nouvelle! C'est
dommage que Jacobs ce soit permis d'être plus Mozart que Mozart.
Sinon la soirée avait tout pour être réussie et reste un grand moment de théâtre musical.