Carmen, la Scala, enfin !

Publié le par Antonin

 

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Après près de trois mois d’Italie, me voici enfin à la Scala de Milan. Voir Carmen à la Scala est à l’amateur d’opéra ce qu’assister à la finale de Roland Garros est à l’amateur de tennis. Peu importe le niveau du match, la valeur des joueurs, la pluie, même, l’émotion est la même. Elle tient à la magie d’un lieu, dont le nom seul suffit à effacer le peu d’effet que produit la façade. Il faut dire que la piazza della Scala, au milieu du quartier de la mode illuminé par les décorations de Noël, reste étrangement sombre en ce soir de décembre. Même les lampadaires ont été éteints comme pour achever de banaliser une façade qui pourrait de toute façon passer inaperçue en pleine lumière.

 

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L’intérieur ne transforme pas, en réalité, cette impression première. Certes, l’image de cette salle en forme de fer à cheval, avec ses six étages de balcons, a fait le tour du monde. Mais il ne s’agit que d’un paradigme de théâtre à l’italienne, maintes fois imité, et qui n’est pas lui-même l’original. Non, décidément, la magie du lieu n’est pas dans l’architecture, pas plus que dans la décoration, et moins encore dans l’acoustique.

 

Ceux qui vantent l’extraordinaire acoustique de la Scala n’ont sans doute jamais expérimenté les places arrières des balcons, celles où pour un prix toujours déraisonnable, on ne voit qu’un tiers de la scène, en partie obstrué par les spectateurs du premier rang. Non, là, l’acoustique est partielle, déséquilibrée, dissymétrique. Pourtant, une chose frappe en comparaison de toutes les autres salles, c’est la qualité du silence. Certes, le public de la Scala n’a pas que des aspects séduisants, mais on n’entend là ni chuchotement, ni quinte de toux, ni même le grincement du fauteuil d’un spectateur qui se redresse.

 

Bref, autant le dire, la magie de la Scala ne vient pas du lieu, mais de ce qui s’y déroule. Son prestige, elle le tient des spectacles qu’elle a su proposer, et qu’elle propose encore, de la qualité de ses productions, de son orchestre, de son chœur. C’est sans doute pour cette raison que l’ouverture de la saison, le 7 décembre, est un moment d’une telle importance. Un moment qui tourne bien souvent aux jeux du cirque comme au cours de la production de Carmen présentée cette année par la metteur en scène venue du théâtre Emma Dante, copieusement sifflée lors de la première.

 

Une injustice, évidemment, en partie corrigée lors de la deuxième, trois jours plus tard. Il faut dire que le chef d’orchestre Daniel Baremboim, trop unanimement respecté pour être menacé par les sifflets, ajoute le courage et l’élégance à une direction particulièrement charismatique en allant tirer des coulisses la proscrite, encore manifestement sous le choc de la bronca subie trois jours plus tôt, et en affrontant la foule à ses côtés. Du coup, les sifflets finissent étouffés par les bravos. Tout ça pour quoi ? Pour une mise en scène un peu imaginative mais surtout très classique, dont les seules aspérités viennent d’une érotisation assez nette de l’intrigue de Carmen – le show des cigarières comme celui de Carmen au deuxième acte prennent une connotation ouvertement sexuelle, ce qui n’a rien de surprenant.  Pour qui a connu les extravagances, et parfois les coups de génie de Gérard Mortier à Paris, la polémique qui entoure cette nouvelle production ressemble furieusement à un combat d’arrière-garde.

 

Carmen-Scala-2.jpgComme de tradition, les chanteurs reçoivent en revanche un accueil triomphal. C’est indiscutablement mérité dans le cas de la jeune Anita Rachvelishvili, vingt-cinq ans, révélation de cette production et pari gagnant de Stéphane Lissner, le directeur général de la Scala. Formée sur place, inconnue du public, la cantatrice renoue avec la tradition des véritables mezzo-sopranos qui chantent Carmen, une tradition un peu oubliée depuis que toutes les sopranos se sentent obligées de chanter leur Carmen. Du coup, Anita Rachvelishvili possède une couleur de voix sombre qui rend justice au contraste voulu par Bizet avec les véritables sopranos que sont Frasquita et Mercedes au cours du trio des cartes.

 

Une légère déception, en revanche, du côté de Jonas Kaufman, ténor plein de promesse qui ne les tient pas toutes dans ce rôle qu’on aurait dit fait pour lui. Si l’air de la fleur est un modèle du genre où l’on sent que chaque note a été travaillée, il y a trop de retenue dans ce Don José qui semble trop vite prostré, pas assez sanguin, pas assez amoureux. Les effets vocaux sont toujours parfaitement maîtrisés, peut-être même trop, au point de sacrifier l’intensité dramatique à la perfection du style. Erwin Schrött campe un toreador charismatique et autosatisfait tout à fait crédible, à la voix aussi noble que la tenue. C’est du côté de la transparente Adriana Damato, Michaëla à qui Emma Dante a choisi d’adjoindre la silhouette noire de la mère, qui la suit comme une ombre inquiétante, qu’on trouvera matière à déception. Privé de sa légèreté, le personnage semble trop large pour les frêles épaules de la jeune soprano.

 

Carmen de Georges Bizet à la Scala de Milan jusqu’au 23 décembre 2009.

Publié dans Italie

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