Arte réinvente la Bohème

Publié le par Antonin



L’opéra à la télévision connaît cette année un regain d’intérêt dont on ne peut que se féliciter : diffusion en direct et en première partie de soirée sur le service public des Chorégies d’Orange, de l’ouverture de l’opéra de Paris, retransmission du festival d’Aix-en-Provence sur Arte, autant d’événement aux scores d’audience honorables qui confirment que l’opéra peut séduire au-delà des cercles très fermés qui en trustent les parterres. A cette liste, on doit ajouter la « Bohème en banlieue » proposée par Arte mardi soir.

 

La télédiffusion en direct n’est en effet pas le seul moyen de mettre de l’opéra à la télévision. C’est sans doute le moins coûteux ; il a l’avantage de mettre en avant le spectacle vivant, de donner au grand public l’image la plus proche de ce qui se passe dans une salle d’opéra. Pourtant, il ne s’agit que d’une reproduction atténuée, déformée et imparfaite d’un spectacle dont on ne peut saisir complètement l’intensité hors de la salle. Et puis ces gros plans qui déforment les visages, qui exagèrent des gestes conçus pour être vus jusqu’au fond de la salle, tout cela n’est pas sans inconvénient.

 

La télévision offre pourtant de multiples possibilités, qui lui permettent d’aller bien au-delà de la simple reproduction déformée de ce qui se passe sur scène. La Bohème d’Arte, deuxième d’une série unique en son genre (après la Traviata en direct de la gare de Zurich), est dans cette veine : filmée en direct, mais depuis différents lieux de la banlieue de Berne, elle permet à l’opéra d’aller à la rencontre d’un nouveau public tout en inscrivant cette œuvre vériste dans un décor autrement plus crédible que les grands décors des salles d’opéra. L’effet obtenu est étrange, mais remarquablement probant. D’abord parce que les images sont d’une grande beauté et libèrent l’opéra de l’espace clos dans lequel les salles le confinent. Ensuite parce que la mise en scène d’Anja Horst est d’une remarquable intelligence, et inscrit l’opéra de Puccini dans un cadre qui lui va au mieux, au milieu d’un public à la fois figurant et spectateur. On retiendra en particulier cette fin irréelle, un peu absurde, mais de toute beauté, où le corps de Mimi est emmené par un bus sur fond de logements sociaux tandis que Rodolfo s’effondre sur le béton. C’est vraiment du très grand art.

 


Sur la forme, l’alternance entre les actes, et les commentaires des présentateurs ainsi que des chanteurs eux-mêmes est un choix plus discutable. On mettra à leur crédit la respiration qu’ils donnent à un spectacle dont la durée pourrait lasser les spectateurs. Mais tout de même, de voir ces chanteurs passer successivement de leur personnage à leur statut de chanteurs-analystes de leur art a quelque chose de déconcertant, et de dommageable pour l’intensité dramatique d’ensemble.

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