Un Requiem allemand mais trop latin

Publié le par Antonin



Un Requiem allemand de Johannes Brahms est une œuvre atypique. C’est faute d’en saisir la profonde originalité que de nombreux chefs s’y sont cassé les dents. Myung-Wung Chung n’y fait pas exception. La lecture qu’il nous en propose à la Salle Pleyel est certes empreinte d’une profonde majesté, mais elle ne rend pas à mon sens justice à la spiritualité toute protestante qui se dégage de cette oeuvre.

Un Requiem allemand ; le titre à lui seul nous en dit l’ambition. Le mot latin Requiem, qui aurait fort bien pu être remplacé par Tottenmesse (messe des morts, c’est le choix qu’a fait Berlioz, par exemple), rattache directement cette œuvre à la tradition du Requiem catholique, mais l’article indéterminé comme l’adjectif national lui confèrent une portée bien différente. « Un » Requiem car l’œuvre est une réunion de fragments bibliques qui se pose en alternative des textes figés par la pratique catholique. Allemand, non seulement parce qu’il est en allemand, mais aussi parce qu’il affirme une identité sinon nationale, du moins religieuse largement ancrée en Allemagne.

Le texte comme la musique font éclater la spiritualité luthérienne par opposition au catholicisme. Là où les Catholiques mêlent la glorification de Dieu et la rémission des péchés avec la crainte qu’Il inspire, lorsqu’ils chantent le Dies irae (la colère de Dieu) ou les « peines de l’enfer et de l’abîme » (Offertium), les extraits des Evangiles choisis par Brahms sont marqués par la tristesse de la disparition et la foi dans la rédemption. Pas de colère divine, ici, pas plus que de terreur ou d’enfers. La composition traduit cette différence fondamentale de l’approche de la mort par la musique. Certes, l’ambiance n’est pas gaie, il est question de mort. Mais c’est moins la tristesse de la disparition qui est soulignée que la beauté du royaume des cieux, et moins la terreur de la damnation que l’espoir du Salut. Sans extrapoler cette différence d’importance à l’ensemble des spiritualités catholique et protestante, on doit néanmoins constater qu’il y là une réponse du luthérien Brahms à la tradition du Requiem catholique. Jouer cette œuvre comme on jouerait le Requiem de Mozart, solennellement, majestueusement n’est pas impossible, mais cela conduit inévitablement à en négliger la fantaisie et la profonde originalité.

C’est le principal reproche qu’on peut faire à la direction qu’en propose le chef chinois Myung-Wung Chung à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Certes, la lecture qu’il propose de l’œuvre de Brahms, ample, lente, majestueuse, est parfaitement servi par un chœur de grande qualité et par un plateau de solistes qui réunit le gratin du chant français : Nathalie Dessay et Ludovic Tézier. La qualité vocale qui se dégage de l’ensemble de ce plateau confère à l’ensemble de puissants arguments. Mais on reste sur sa faim.

Quant à l’idée d’intercaler entre les extraits du Requiem les quatre pièces de Das Lesen der Schrift du compositeur contemporain Wolfgang Rihm, elle n’est pas mauvaise. Sauf que l’ambiance oppressante de cette pièce a tendance à renforcer l’atmosphère d’angoisse qui entoure ce Requiem qui pourrait être beaucoup plus léger. Une lecture cohérente, donc, menée de main de maître et remarquablement servie, mais au service d’une vision de Brahms qui n’est pas la mienne.



Un Requiem allemand de Johannes Brahms, le vendredi 18 septembre à la salle Pleyel

Publié dans Salle Pleyel

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danielle Blanquart Rouaix 29/10/2010 19:35


Dans cette interprétation ce fut un imposant concert : choeur aux voix puissantes
trop lyriques ce qui alourdit cette musique qui reste "extérieure" et n'a plus de rapport au texte.. Je n'ai même pas reconnu la voix de Nathalie Dessay qui me paraissait appartenir à une
cantatrice plus âgée. Seul Ludovic Tézier était à sa place.
Le Chef ne semble pas à l'aise dans ses tempi...Bref... un peu ennuyeux tout ça.


stephanie 04/10/2009 14:06


Tout à fait d'accord avec vous sur le côté trop latin de cette interprétation qui ne doit pas faire oublier les qualités indéniables de la direction de M. Chung, de son orchestre, du choeur et du
baryton assez convaincant pour ce répertoire pas facile pour un francophone.L'oeuvre de W. Rhims était également très interessante, certes angoissante mais accomplie dans sa volonté introspective.
L'autre grande réserve vient toutefois de l'interprétation de N. Dessay absolument pas à sa place pour ce type d'oeuvre: on est ici plus près de Naples que des valeurs luthériennes.