Une Traviata intimiste devant 8000 spectateurs.

Publié le par Antonin



Rendez-vous annuel de l’opéra grand public de qualité, les Chorégies réunissent chaque année sur des têtes d’affiches plus ou moins alléchantes plus de 8000 spectateur au théâtre antique d’Orange. Il n’y a pas d’audace à espérer d’un rendez-vous qui joue son financement chaque année sur le remplissage d’un théâtre d’une capacité de 8000 spectateurs, et sur la télédiffusion : cette année, c’est la Traviata de Verdi qui connaît un succès attendu.

La spécificité des Chorégies, c’est ce lieu un peu écrasant qui s’impose aussi bien aux chanteurs qu’à la mise en scène. Pas question ici de mise en scène ultra-moderne en gris métallisé, qui jurerait avec l’auguste mur d’Hadrien. Côté décors, donc, on est dans le plus strict classicisme : fauteuils rouges et tables garnie au premier acte et au troisième, un peu de verdure et un canapé au deuxième, et un lit pour finir. Le tout glissant sur des rails pour faire les transitions. Rien de nouveau là-dedans, c’est la même chose tout les ans ; c’est le cadre qui veut ça.

Mais c’est pour les chanteurs que la gageure posée par le lieu est la plus imposante. Et de ce point de vue, on est confronté au plus étonnant des phénomènes qu’Orange nous ait présenté dans les dix dernières années : la soprano italienne Patrizia Cioffi. Non qu’elle soit absolument la meilleure, mais le théâtre antique d’Orange semble avoir été conçu pour elle. Déjà il y a deux ans dans Lucia di Lamermoor, elle avait irradié le lieu au point d’éclipser complètement la star Rolando Villazon, qui était pourtant alors à son sommet vocalement. Sans avoir une voix surpuissante, elle dispose d’une qualité d’émission, d’une façon de poser sa voix, qui semble faire entrer en résonnance le mur d’Hadrien, jusque dans les pianissimi les plus infimes. C’est à ce jour la seule cantatrice que j’aie entendue à Orange capable de faire entendre dans ce lieu immense une telle palette de nuance. On aurait certes pu rêver d’une femme plus forte et fière pour chanter « sempre libera », mais quelle délicatesse, quelle fragilité pour murmurer « Addio del passato ».

Cette performance est d’autant plus soulignée qu’on a sur la scène son exact négatif. Le baryton italien Marzio Giossi, qui possède une voix généreuse et sonore, semble complètement écrasé par le lieu. Son émission est complètement absorbée par le mur et malheur à ceux qui ne sont pas directement en face de lui. Plus subtil, plus élégant, mais aussi un peu cabotin et un peu enrhumé, le jeune ténor Vittorio Grigolo use de tout son charme de trentenaire pour équilibrer la sensualité vocale de sa partenaire.

Quant à la direction de Myung-Whun Chung, elle est LA grande surprise du jour. Habitué des plus grands orchestres symphoniques du monde, toujours prêt à faire sonner les cuivres et résonner les fortissimi, il met cette fois l’Orchestre philarmonique de Radio France au service de sa cantatrice, en livrant une direction très – parfois trop – lente, et nuancée. Dès l’ouverture où les cuivres apparaissent étonnamment effacés, on est projeté dans un univers tamisé, presque intimiste, qui surprend dans ce cadre gigantesque, mais qui, finalement, fonctionne plutôt bien. Un grand spectacle intimiste, c’est tout le paradoxe de cette Traviata.

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