Ne tirez pas sur le Mortier 2/4 : le retour des metteurs en scène

Publié le par Antonin

C'est l'été, les opéras font relâche, les festivals n'ont pas commencé… Alors en attendant, je me plie à la tradition des séries d'été avec une série de billets consacrés au bilan de Gérard Mortier à la tête de l'Opéra de Paris, qu'il doit quitter à la fin de la saison.

La diffusion par Arte de l’étonnant Idomeneo de Mozart mis en scène par Olivier Py au festival d’Aix en Provence vient à point nommé pour questionner la place que les metteurs en scène ont pris à l’opéra au cours des dernières années. Je ne l’ai vu qu’à la télévision, et préfère donc ne pas m’aventurer à juger de la performance des chanteurs, même s’il semble indiscutable qu’il s’agissait d’une production de très grande qualité comme à chaque fois que Marc Minkowski s’est aventuré dans Mozart.

Ce qui m’a surtout intéressé, c’est l’interview du metteur en scène Olivier Py qu’Arte proposait pendant l’entracte. Auteur d’une production moderne, élégante et efficace, on ne saurait a priori lui reprocher ni les très belles chorégraphies qui émaillent le spectacle, ni cette inquiétante présence de Neptune qui sert de fil conducteur à l’opéra. Mais l’entretien en dit long sur l’arrogance d’un metteur en scène, catapulté spécialiste ès Mozart, et qui projette dans ses œuvres ses propres obsessions. Avec Olivier Py, l’obsession est religieuse, bien sûr. Il s’agit donc de nous expliquer qu’Idomeneo est un hymne à une religion fraternelle et ouverte, par opposition à la religion sacrificielle et barbare de l’ancien temps. Heureusement, dans ce cas précis, Mozart n’a pas été livré sans réserve à ce énième metteur en scène narcissique et son irritant bavardage ne l’empêche pas d’avoir conçu une scénographie aussi esthétique que séduisante. Il n’en a pas toujours été ainsi, et c’est là que Gérard Mortier intervient, avec cette éternelle volonté de remettre la mise en scène en avant.

Ce n’est pas cette réhabilitation qui m’irrite. On ne pouvait éternellement en rester aux mises en scène statiques et ennuyeuses, où la main sur le cœur et les mouvements de tête faisaient office de scénographie. Rendre justice à des livrets souvent sous-estimés, rendre à l’opéra sa théâtralité, voici qui devrait faire l’unanimité. Ce n’est pas non plus la modernisation qui est en cause. Certes, lorsque je lis dans le numéro spécial de Télérama consacré aux entretiens sur la musique classique (excellent, à lire absolument), le metteur en scène Peter Sellars expliquer que « le dernier message de Mozart est une réponse au terrorisme » (si, si, p. 72), j’ai envie de hurler. Mais on peut, sans céder à la facilité de la transposition ou du placage, juger que la musique de Mozart est compatible avec une esthétique moderne.

Parler de mise en scène en termes de modernité, c’est de toute façon poser un faux problème. Peu m’importe en réalité, que Don Giovanni soit un seigneur espagnol ou un jeune cadre dynamique. L’erreur consiste sans doute à croire qu’il suffit de le changer d’époque pour souligner ses résonnances contemporaines. Il convient plutôt d’y chercher de l’intemporel que du moderne, de saisir ce qui n’y vieillit pas plutôt que de surajouter des éléments issus de notre siècle pour montrer que Mozart leur résiste.

Surtout, l’erreur consiste à croire que la modernisation scénographique et la modernité technique suffisent à compenser l’indigence musicale, ou que la mise en scène peut se faire contre les chanteurs. Renouveler la mise en scène ne peut pas suffire parce que la mise en scène n’est pas le cœur du spectacle lyrique. Je suis et je resterai de ceux qui viennent à l’opéra pour écouter de la musique, et qui choisissent leurs productions en fonction des distributions et des chefs et non des metteurs en scène. Et lorsque je vois un Peter Mattei écrasé par le kitsch d’une mise en scène de Christophe Marthaler (les Noces de Figaro) ou un Carlos Alvarez ridiculisé par les lunettes de soleil que lui affuble Johan Simons (Simon Boccanegra, photo), je ne peux pas m’empêcher d’y voir un énorme gâchis. Et il en va de même lorsque l’acoustique est perturbée par des choix de mise en scène parfois intelligents mais souvent inadaptés (chanteurs dans la salle dans l’excellent Cosi fan tutte mis en scène par Patrice Chéreau, ajout de murs sur la scène du Macbeth mis en scène par Denis Tcherniakov…).

Difficile de tenir ce type de discours sans être immédiatement traité d’obscurantiste et de réactionnaire. C’est pourtant là que réside le principal point noir du quinquennat de Gérard Mortier : la présence récurrente de metteurs en scène peu connaisseurs de l’opéra, contestés par les chanteurs et par les orchestres a focalisé les critiques, parfois de façon excessive. Mais le mal était fait : on en a beaucoup parlé, trop parlé, sans doute, au point d’en oublier l’essentiel : le chant.

Publié dans Opéra de Paris

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