Le miracle Domingo

Publié le par Antonin




Cyrano de Bergerac marque sans doute son dernier passage à Paris. Et ce fut un triomphe. Pas de ces hommages qu’on rend aux vétérans pour honorer leur carrière, comme on donne des césars d’honneur aux vieux acteurs pour les consoler de ne plus être en état de concurrencer les plus jeunes. Mais un triomphe authentique et mérité fait à celui qui a été le plus grand ténor du XXe siècle, et qui le reste incontestablement. Plus de vingt minutes d’applaudissement, qui durent longtemps après la fermeture définitive du rideau, pour communier avec le plus extraordinaire chanteur que la scène lyrique ait jamais produit.

 

Le corps s’est épaissi, les cheveux ont blanchi, mais le miracle de la voix reste intact. Le timbre sort à peine altéré par les années, et si la tessiture a légèrement baissé, l’aigu est toujours aussi vaillant. Il y avait quelque chose d’extraordinaire à voir ce vieillard de 68 ans qui peinait à se courber pour saluer alors que sa voix n’a pas pris une ride. Sans parler de l’acteur qui, même s’il a perdu de sa mobilité, reste capable d’une émotion à fendre les pierres.

 

Pourquoi choisir Cyrano de Bergerac, une partition de l’obscur Franco Alfano, qui n’est certes par à la hauteur ? Sans doute à cause du personnage, romantique s’il en est, du livret, qui n’est autre qu’une reprise à peine écourtée du texte original d’Edmond Rostand. Mais aussi pour quelques rares moments de grâce musicale qui passaient inaperçus dans la seule version qui en existe au disque, avec Roberto Alagna, et que Plácido Domingo sublime.

 

On ne peut que s’étonner qu’un personnage aussi parfaitement calibré pour l’opéra n’ait fait l’objet que de si peu d’adaptation lyrique. On devine pourtant tout le potentiel qu’offre la pièce, en particulier dans la scène du balcon, où la voix de Cyrano relaie celle de Christian, en s’élevant plus haut et en faisant chavirer Roxane comme le public. Domingo atteint alors des sommets comme il en est seul capable.

 

J’ajoute de façon plus personnelle que la rencontre de Placido Domingo avec Cyrano de Bergerac résonnait comme un retour aux sources, en réunissant ce qui fut sans doute mes deux plus fortes émotions d’adolescent, et que les adieux de Cyrano à la vie combinés à ceux de Domingo à Paris avaient quelque chose de bouleversant, de ce genre d’émotions qu’on ne ressent que deux ou trois fois dans sa vie.

 

Il y a peu à dire du reste tant il paraît dérisoire à côté de ce choc de géants. La jeune Nathalie Manfrino a du mérite de ne pas être complètement écrasée, l’honorable Christian de Saimir Pirgu, ténor lui aussi, semble un faire-valoir de Domingo pour mettre en évidence le fossé qui sépare le talent du génie.

 

Placido Domingo se plaît à dire qu’il ne chantera pas plus longtemps qu’il ne le devrait, mais pas moins longtemps qu’il ne le peut. A ce compte-là, il mourra sur scène.

 


Cyrano de Bergerac de Franco Alfano, au théâtre du Châtelet jusqu’au 30 mai 2009

Publié dans Théâtre du Chatelet

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Sara-Lou 05/06/2009 15:27

Je suis ravie de pouvoir à nouveau lire tes critiques ! Et en effet, Placido c'était du délire (merci à toi!!). Même que le Chatelet a déjà mis son ovation sur Youtube http://www.youtube.com/watch?v=WrQ94f1vv24. Longue vie à ton blog. Biz