C’est un tournant pour mon blog, qui s’internationalise en s’offrant une tournée en forme de retour au source dans le berceau de l’opéra. Tout commence à Parme. Parme, son fromage, son équipe de
foot, sa cathédrale et… son festival Verdi. Pendant un mois, la petite ville de Parme vit au rythme de Verdi, Verdi est partout, dans les rues, les cinémas, les expositions, sur les voitures et
jusque dans les magasins de sous-vêtements.
Le théâtre Regio de Parme qui
accueille l’essentiel de l’événement est un haut lieu de l’opéra digne des plus grandes salles d’Europe. Une acoustique particulière, presque trop brute, qui donne l’impression d’être au premier
rang même du plus haut des balcons et une forme oblongue avec cinq étages de corbeilles, mauvaises pour les torticolis mais excellentes pour l’acoustique sont les principales particularités de ce
haut lieu de l’Emilie, à quelques kilomètres du lieu où Verdi a passé le plus clair de son existence. Dans de telles conditions, on comprendra que le ton exigeant qui est celui de mon blog laisse
ici un peu la place au plaisir de redécouvrir Verdi dans un lieu mythique si beau et si propice.
Cette année, c’est le jeune Verdi qui est à l’honneur, avec en tête d’affiche le patriotique Nabucco, et une rareté, I Due Foscari, avec en vedette dans les deux cas le vétéran Leo Nucci (qui fut déjà Foscari à la Scala au printemps dernier). Pour ma part, c’est au second que j’ai assisté, en l’absence de Leo Nucci, remplacé pour l’occasion par Claudio Sgura, qui malgré son jeune âge remporte un triomphe dans le rôle du vieillard Foscari. Un triomphe d’autant plus flatteur que le public ici est connaisseur, et n’applaudit pas par politesse.
I Due Foscari, l’histoire du fils du doge de Venise injustement accusé et que son père est contraint de bannir, ne mérite pas l’oubli relatif dans lequel il est tombé. Mais le fougueux Verdi des jeunes années a composé des rôles d’une telle difficulté technique qu’on comprend que les chanteurs aient quelque réticence à s’y attaquer. Pourtant, Roberto Biasio, qui chante Jacopo Foscari, comme Tatiana Serjan, qui est son épouse Lucrezia y brillent de tous leurs feux, peut-être pas avec une extrême finesse pour le premier, mais avec une efficacité certaine. On est de toute façon à quelques kilomètres de Modène, la patrie de Pavarotti, où le spectacle sera repris dans quelques jours…
Côté mise en scène, pas de faute de goût ni d’extravagance à attendre dans ce temple du purisme verdien, où le public est particulièrement chatouilleux. Les costumes sont de couleur unie, rouge et noir pour les méchants, jaunes et verts pour les gentils. Si l’on excepte le très kitsch coucher de soleil sur Venise qui accompagne le dernier acte, tout est léger, esthétique, propice à s’effacer devant le génie de la seule vraie star de la soirée : il maestro Verdi.
Au service de ce Barbier
d’un bon niveau musical, une distribution assez homogène, dominée par le pétillant Figaro de George Petean, éclatant dans l’aigu, virtuose dans les ornements, et surtout par le comte Almaviva
d’Antonino Siragusa. On tient là un ténor rossinien de première qualité, virevoltant, presque trop facile techniquement, ce qui lui permet de donner libre cours à un humour de première efficacité
(que l’on songe à sa manière délicieusement désinvolte de chanter « Se il mio nome »…). Seul point faible, la Rosina de la Française Karine Deshayes : comme souvent, la critique
saisit la première voix française intéressante pour la porter aux nues. Mais la technique montre rapidement ses limites, notamment dans le grave où la cantatrice peine à se faire entendre alors
que ses aigus claironnants soulignent le contraste. La sympathique direction du chef Bruno Campanella donne à cette soirée particulière et sans décors une dimension colorée.
Au service de ce travail d’instruction publique de grande qualité, un plateau de chanteurs que j’ai quelques difficultés à juger tant les places du fond de l’orchestre (deuxième
catégorie !) ont une acoustique détestable. On retiendra un duo de héros juvénile et entraînant, dominé par la très belle Pamina de la soprano française Sandrine Piau. Le Sarastro de Petri
Lindroos peine un peu dans le grave, mais sa voix a toute la majesté qui convient au personnage. Quant à la reine de la nuit de Uran Urtnasan Cozzoli, sa voix a du caractère et de la
personnalité, chose relativement rare dans ce rôle suraigu, mais elle n’est pas exempte de quelques défauts techniques.
Je ne rejette pas en bloc
cette analyse qui pointe des défauts parfois bien perceptibles. Mais le procès en beauté peut aussi être injuste, et il me paraît absurde de fermer les yeux devant un spectacle dont l’une des
qualités essentielles est de porter aux nues la symbiose entre la chaleur de la voix et la sensualité du corps. Dans l’air de la lune extrait de la Rusalka de Dvorak, point culminant du récital,
la rondeur de la voix, la mélancolie de la musique et la sensualité de la femme se marient avec une telle harmonie qu’on touche à une forme de grâce, et qu’on serait bien en peine de disséquer
dans cette alchimie ce qui revient à chacun de ces éléments.

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